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Je parle souvent des graves dysfonctionnements de la société, mais aujourd’hui je vais parler d’une petite exclusion de la vie quotidienne : les mmorpg et l’anxiété sociale.

Extrait de forums JoL, une suite de gens dénigrant un posteur qui demandait comment jouer seul à FFXIV

Quand on parle « mmorpg », on imagine toujours la même chose : un groupe de gens, entre 10 et 15 personnes, qui tapent joyeusement sur un très gros monstre. C’est ce que les publicités nous montrent, après tout, et c’est la direction générale prise par les studios de dev/éditeurs. En général, on nous présente ça comme « venez jouer avec vos amis ! ». On peut donc en conclure que, de l’avis général, on a tous une quinzaine d’amis disponibles corps et âme pour jouer en ligne à un très haut niveau. Sauf que dans la réalité, c’est pas forcément aussi simple. On va plus souvent rencontrer des joueurs sur place qui partagent notre rythme de jeu que débarquer avec notre crew partageant un objectif commun.
Afin de ne pas briser le rêve, des outils été ajoutés dans certains jeux pour que les gens qui ne remplissent pas cette condition relationnelle (la majorité de la population, donc) puissent quand même participer à ces objectifs de groupe. Cela semble fantastique, mais pourquoi cette volonté de mettre tout le monde dans des donjons/raids ? C’est simple, et en schématisant : un-e joueureuse rapporte bien plus quand iel s’investit à haut niveau. Cela prend du temps et, littéralement ici, le temps c’est de l’argent (qui rentre chez l’éditeur, pour le coup).

Dans la plupart des mmo actuels, la norme est donc de donner des récompenses de plus en plus attirantes en fonction de la difficulté, du niveau, et surtout du nombre de personnes impliquées. Un petit donjon qui regroupe 4 ou 5 personnes ? Un équipement correct. Un raid de 8 ou 10 ? Un bon équipement, pourquoi pas une chouette monture si on a de la chance. Un raid à 25 ? Les portes du Valhalla s’ouvrent à vous : meilleur équipement du jeu, des montures qui respirent la classe et inspirent le respect aux gueux.

Naturellement, les gens vont donc tenter de rejoindre des groupes de plus en plus importants, de mieux en mieux organisés, et fatalement, de plus en plus exigeants. A un moment, le jeu bascule dans l’obligation. On ne rigole plus. On assiste parfois à des burn-out, des gens qui décrochent totalement du jeu, quittent leur guilde, et si ils reviennent un jour, jouent seuls. Là où il y a des humains, la pression sociale s’exerce.

Et les problèmes ne sont pas réservés aux grands groupes. La course au DPS, la violence verbale en cas d’erreurs, les incivilités, toutes ces choses existent dans les petits groupes, surtout quand ils sont composés d’inconnus mutuels.

Ce qu’on ne voit pas, ceux qu’on entend pas, ce sont les gens qui refusent de participer à tout cela, pour plusieurs raisons qui s’ajoutent aux problèmes déjà évoqués. Peut-être que leur plaisir ne vient pas du jeu en groupe, peut-être qu’iels aiment un autre aspect du jeu comme l’artisanat, peut-être que leur délire c’est les combats de mascotte, peut-être qu’ils ont des amis mais pas assez selon les critères du jeu et ne veulent pas jouer avec des inconnus. . . A ces gens, comme on l’a vu, il est souvent répondu « bah dans mmo y a massively multiplayer heiiin ». Comme si le fait de regrouper plusieurs personnes dans un même lieu les obligeait à interagir ensemble. Les premiers exemples qui me viennent en tête où il est question d’obliger des gens qui ne se connaissent pas à passer plusieurs heures par jour ensemble, c’est l’école/le boulot/la prison. Non, il n’y a rien de logique ou d’évident à obliger les gens à faire des choses ensemble sous prétexte qu’il s’agit d’un « MMo ». C’est avant tout d’un monde persistant dont on parle, et c’est vraiment une belle chose. Quelque part, existe un lieu virtuel qui n’a pas besoin de nous pour évoluer, des événements s’y passent, et on peut apporter notre contribution de temps en temps. Il peut apporter une liberté qu’on ne trouve pas dans le monde « réel », on y devient quelqu’un d’autre. C’est formidable. C’est poétique. Et voilà qu’arrivent les règles sorties du cul d’une poule qui disent « ouais ben c’est un mmo heiiin donc tu vas jouer comme ceci comme cela ».

Alors oui, « mais t’es pas obligé-e de faire des trucs en groupe heiiiiin ». Cet argument est mon deuxième préféré. Bien entendu que personne ne vient nous attacher à une chaise pour nous obliger à rejoindre une instance avec des inconnu-e-s. Cependant, l’obligation est évidente dès que l’on veut profiter un minimum du jeu. Par exemple, FFXIV qui est souvent cité en exemple du mmo « solo friendly » (mais pourquoi. Hein. Comment.) demande de participer à des donjons pour avancer la quête principale, et donc l’histoire. Il n’y a rien d’optionnel là-dedans. Alors oui, on peut les faire seul, mais c’est très compliqué. Heureusement, un donjon standard de FFXIV demande quatre personnes, ce qui n’est pas énorme. Mais pour les gens qui sont vraiment anxieux et répugnent à participer à ce genre d’objectifs, c’est extrêmement excluant, sans parler de ceux qui demandent huit personnes et ne sont pas non plus optionnels si on veut pouvoir visiter l’extension et découvrir la suite de l’histoire. On ne parlera pas non plus de WoW qui, actuellement, demande de faire un raid pour espérer avoir un jour une monture volante, alors qu’il ne fallait auparavant que de l’argent, et par la suite une série de quêtes et objectifs réalisables en solo.

L’impression générale donnée, c’est que si tu veux accomplir quoi que ce soit avec ton personnage, tu dois obligatoirement faire des objectifs de groupes, sinon tu joues à quelque chose d’autre.

C’est une logique parfaitement stupide. On a le droit d’aimer profiter d’un monde persistant tout en jouant seul ou en très petit groupe. On a le droit d’aimer, comme ils le disent si bien, « jouer avec ses amis » mais pas les autres. Et certainement pas des inconnus majoritairement désagréables.

Je ne dis pas que tout le monde doit avoir accès aux meilleures récompenses « sans les mériter ». Non que je trouve cela aberrant, mais le monde n’est pas prêt. Il y aura toujours cette idée que les récompenses les plus rares se méritent, et un-e joueureuse qui passe 3 soirs par semaine en raid ne pourra sans doute jamais tolérer qu’un-e autre puisse l’avoir en, je ne sais pas, coupant des arbres par exemple. Outre le fait qu’il soit bien clair que le temps en jeu n’est pas en soi un plaisir mais bel et bien une obligation dans le but d’obtenir quelque chose, ça n’est qu’une manifestation de plus de la méritocratie qui pourrie tout. Mais soit, admettons que ceux qui jouent selon les règles tacitement obligatoires gagnent des choses particulières. L’important n’est pas là, selon moi. Ce qui est important c’est que chacun puisse profiter d’un « service minimum » dans des conditions optimales. Qu’on demande à des gens de se regrouper à cinq pour fonder une guilde, soit, il y a une certaine logique. Qu’on demande à des gens de se regrouper à cinq pour découvrir la suite de l’histoire du jeu, non. Qu’on demande à des gens de participer à un raid 10 pour gagner une belle monture volante, soit. Qu’on demande à des gens de se regrouper à 10 pour gagner le droit de se déplacer plus vite ou gagner des recettes d’artisanat, non. Les avantages que je qualifie de cosmétiques ne font de mal à personne. Titres, haut-faits, montures, mascottes, même si on est heureux de les avoir et de les montrer pour afficher notre plus bel accomplissement, ne briment pas d’autres personnes dans leur expérience de jeu. Et c’est bien là où, à mon sens, il faudrait placer la limite.

L’anxiété dans les jeux en ligne n’est pas une nouveauté du jour, c’est un vrai problème, et encore une fois les victimes (j’ai envie de dire malades) se retrouvent exclues. C’est toujours à nous de nous adapter, de « prendre sur nous », et dans le cas d’un simple jeu vidéo, l’effort demandé n’est pas à la hauteur de la récompense. Bien entendu, par là je ne veux pas dire qu’il faut augmenter l’appât, mais bien qu’il faut arrêter de demander aux gens de se mettre en situation inconfortable psychologiquement pour. . . Rien, en fait. Un mmo devrait être un hobby, un moyen de se détendre et de se sortir des obligations courantes. Pas une reconstitution fidèle de la vie au bureau/à l’usine. Je n’aime pas avoir à dire ça, car les jeux vidéo sont une chose importante dans ma vie, mais ce ne sont que des jeux, et ils ne méritent pas qu’on se sente mal.

Plus pragmatiquement, je trouve aussi que c’est une aberration économique. Comme je le disais plus haut, un-e joueureuse qui passe plus de temps en ligne rapporte forcément plus d’argent. J’ai essayé plusieurs mmo au fil du temps, et le schéma est toujours le même : la découverte, le début de la familiarité, et l’arrêt brutal suite aux obligations de se grouper pour tout et n’importe quoi. Je doute d’être un cas unique en mon genre, ce qui me pousse à me demander dans quel monde il semble plus logique de perdre des abonnés que de faire disparaître les limitations les plus inutiles. En admettant que les « très très gros-se-s joueureuses » soient le cœur du système (même si il me reste à comprendre en quoi), iels n’en seraient pas tous les organes. Les très grosses guildes qui sont les premières à descendre tel ou tel boss font peut-être vibrer la communauté, mais ne peuplent pas les serveurs. Quand on voit l’hémorragie vécue par les mmo en terme de nombre de joueurs, même chez les leaders du marché, il est difficile de comprendre cette obstination. Le raid ou la mort. . . ? A force, ça pourrait bien être la leur, et ça serait vraiment triste.

L’autre jour, je disais que WoW c’est un peu « la maison », parce que j’ai beau tester d’autre choses, j’y reviens toujours. Peut-être par nostalgie, mais aussi parce qu’il est beau, que certains lieux dégagent une ambiance particulière, que je m’y sens bien. Pourtant, je regrette de découvrir de nouvelles limitations à chaque fois que le jeu avance. Toujours plus restrictif, toujours plus orienté groupe. Certaines choses s’améliorent, mais la balance ne s’équilibre pas avec ce qui ne va pas. Je vois souvent s’afficher des nostalgiques des jeux du type « c’était mieux avant, tout était difficile et il fallait se grouper à 38 pour tuer un lapin ». C’est amusant, parce que mon ressenti est à l’opposé de ça : je ressentais moins l’obligation de se grouper, même si les objectifs de groupe m’étaient impossibles à réaliser. Je pouvais jouer dans mon coin et observer les très gros joueurs faire des choses qui m’étaient inaccessibles. Maintenant, on fait un donjon prévu pour quatre ou cinq à trois seulement, et ça passe. Mais je n’en suis pas vraiment heureuse pour autant, il est simplement logique de rendre ces étapes plus accessibles quand on les rend obligatoires. Au final, personne n’est content : les joueurs solitaires se sentent brimés, et les gros joueurs insatisfaits. On leur ajoute de nouvelles difficultés (et récompenses) pour maintenir un certain challenge, mais ça sent la rustine (WoW et ses instances héroiques, puis mythiques, et ensuite quoi ? Ultimissime ? Megagravetrophardcore ? Pitié.).

Dans la mesure du possible, je joue Paladin. Et si aucune classe ne s’en approche, je choisis un autre tank. C’est ce que je sais faire, et ce que j’aime faire. Problème : c’est un rôle qui apporte une certaine pression, et que j’ai beaucoup de mal à remplir avec des inconnus. J’ai vu trop souvent des DPS faire n’importe quoi et envoyer des insultes ensuite pour ne pas appréhender cela. L’anxiété empêche de « relativiser », comme on dit. Ces insultes sont une vraie violence, et il devient difficile d’accomplir son rôle sans se mettre à angoisser au-delà du raisonnable pour, encore une fois, ce qui reste un jeu et donc un divertissement. Je sais que je suis plutôt douée dans ce que je fais, objectivement. Mais cette confiance disparaît en cas de violence verbale. Même si des proches me disent que c’est idiot, que tel joueur a fait n’importe quoi, etc. Je ne peux pas me permettre de penser « allez, on y va, avec de la chance cet inconnu ne se comportera pas comme le dernier des trolls de montagne ». J’en suis actuellement incapable. Je l’ai été, et la pression accumulée a totalement court-circuité cette option. Comme toutes les conditions psy particulières, il y a des jours où ça va, et certains cas de figure ou je peux le faire, sans donner de raison clairement identifiable (dans le cas de FFXIV, je n’ai pas peur d’un trial à 8, mais toute une instance c’est trop. Pourquoi, sachant qu’on a plus de chance d’échouer et donc de se faire insulter dans un trial ? Bonne question. La rationalité ne va pas de paire avec l’angoisse.). Mais quand je ne peux pas, il n’y a rien à faire, je suis bloquée. Insister (de la part des autre ou la mienne, d’ailleurs) ne fait qu’accentuer ce blocage.

Bref, je ne vais pas expliquer ici ce qu’est une crise d’angoisse. Mais ça n’a rien à voir avec la « fragilité » ou la flemme ou le manque de motivation. Ça n’est pas un problème sur lequel on a le moindre contrôle. Et je ne vois pas pourquoi c’est à nous qu’incombe le devoir de « faire avec » alors que les gens désagréables et anxiogènes sont la norme. Je pense qu’il est temps de faire un peu la poussière dans ces systèmes archaïques et de ne plus obliger les gens à jouer ensemble, ou alors de le faire de façon subtile (comme les boss à ciel ouvert sans groupe obligatoire, où tout le monde peut participer même si il vaut mieux s’organiser, ça c’est une bonne idée). Si on efface la pression et qu’on limite l’engagement, la participation est forcément plus spontanée et moins anxiogène. Je me retrouve parfois dans les plaines du Thanalan à tuer un énorme monstre avec 5 ou 6 personnes sans me sentir mal le moins du monde. Parce que j’ai le choix, parce qu’on ne passe pas trop de temps ensemble, parce que c’est pas important. On y arrive c’est bien, on rate tant pis. J’essaye de jouer mon rôle, un/e illustre inconnu/e me soigne, c’est amusant. Finalement, c’est à ça que ressemble la pub. Des inconnus qui se croisent, se battent ensemble contre une horrible chose, puis reprennent leur route. C’est pourtant pas compliqué.

HS : Si cet article vous parle et que vous ne savez pas comment remplir des objectifs de groupe sur WoW ou FFXIV, je suis disponible assez régulièrement sur ces deux jeux, accompagnée d’un heal et/ou d’un dps. Des gens cools et non jugeants également. Sur WoW ça se passe sur Khaz Modan côté horde, j’y réponds au nom de Saelyr. Sur FFXIV c’est sur Moogle, avec la minuscadorable Mizuzu Naegi. N’hésitez pas à me sonner, j’aime toujours donner un coup de main aux gens sympas. Et si on accroche, pourquoi ne pas rester ensemble dans notre microguilde.


Le 17 mai, c’est la journée mondiale de lutte contre l’homophobie, et par extension toutes les LGBTIQ-phobies. C’est une journée de pédagogie, d’explications, et un peu le jour où on raconte certaines anecdotes pour sensibiliser aux problèmes qu’on rencontre quotidiennement. Faisant partie des «B» mais en couple avec un homme, il m’arrive rarement d’être directement victime de biphobie. Cependant, lorsque le sujet est évoqué avec un homme hétéro, c’est souvent une autre histoire. Je vais donc revenir sur cette anecdote à peine évoquée dans «la fabrique du silence», concernant un journaliste JV qui s’est montré un véritable cas d’école.

Nous avons été proches pendant un temps, je l’ai considéré comme un ami, avec options (nous étions célibataires tous les deux à ce moment là). Je croyais à l’époque que son sexisme et, de manière générale, sa bêtise à l’écran n’était qu’une façade pour se fondre dans le moule (ça en dit d’ailleurs long sur le moule en question). Il semblait moins irrécupérable que prévu, et je l’appréciais. Jusqu’au jour où sa petite-amie est revenue, et qu’il s’est souvenu que j’étais bie. Il a commencé à parler de «plan à trois» (*jingle* biiiiphobiiiie */jingle*), et c’est rapidement devenu très malsain. Il m’a envoyé des sextapes de lui et différentes filles (dont on ne voyait pas le visage, n’est-ce pas.), ce qui était déjà grossier et irrespectueux pour elles, mais j’ai réellement décidé de m’éloigner de lui lorsqu’il m’a envoyé une photo de sa copine à moitié nue. Sans lui demander son accord, bien entendu. Elle ne devait même pas savoir qu’il fantasmait sur un potentiel plan à trois.

Dans son esprit, j’étais à moitié une meuf facile à la sexualité libre (*jingle* biiiiphobiiiie */jingle*), et à moitié un de ses potes avec qui il pouvait partager des photos/vidéos intimes des filles qu’il rencontrait et même de la plus proche de lui, celle qui partage(ait ? j’espère qu’elle est partie depuis…) sa vie. J’ai mis très longtemps à réagir, parce que j’étais stupéfaite de voir notre relation se dégrader à ce point, et aussi vite. Je ne savais pas quoi faire, même lorsque ses vidéos me donnaient la nausée. C’était pathétique et triste, on aurait dit du mauvais porno, je me demandais à quoi il pouvait bien penser pour m’envoyer ça (je suppose que c’était pour me faire fantasmer, mais… Échec critique). Et la fille inconnue, si elle savait comment il la traitait… Puis un jour, un article sur le sexisme chez les geeks est sorti, et ça a été la fin. De longues explications qui ne l’intéressaient pas, il n’avait «pas le temps» pour ces conneries. C’était la claque finale, en quelque sorte. La fin de la dégringolade dans mon estime, et la rupture définitive. J’ai porté le deuil de cette relation, il m’a manqué malgré tout, mais il faut savoir se préserver. Il ne méritait pas ce que je lui donnais. Et puis, hé, il est parti bosser chez JV.cons, je crois que j’ai eu raison.

Bref, au risque de revenir sur des bases, la biphobie c’est quoi ? Considérer que la bisexualité n’existe pas, ou, dans le cas des femmes souvent, qu’on «fait ça pour se rendre intéressante» auprès des hommes. Considérer que les personnes bies ne pensent qu’«à ça», qu’on est prêt-e à coucher avec n’importe qui n’importe quand. Par extension, que votre pote bie sera toujours disponible pour un plan à trois, qu’elle ne se «prendra pas la tête» avec les sentiments, qu’avec elle on peut toujours s’amuser (je genre au féminin parce que, étrangement, les hommes bis sont rarement objet de fantasmes de plan à trois auprès des hommes hétéros. Je me demande bien ce qui peut motiver cette différence *feint un air idiot*).

Il y en a d’autres formes, mais c’est à celles-là que j’ai été confrontée le plus souvent. Et c’est grave. Fréquent, mais grave. Confondre bisexualité et hypersexualité, c’est la base de beaucoup de violences sexuelles. Vu qu’on serait «toujours disponible» le consentement serait automatique… Les conséquences sont désastreuses (75% de chances d’être agressée sexuellement, pour les femmes bies. Ça laisse songeuse.). Ça donne aussi naissance à ce cliché qui dit qu’un-e bi-e n’est pas un-e partenaire de confiance, qu’iel n’attend que de vous quitter pour quelqu’un d’autre (probablement de l’autre genre, d’ailleurs). Entre nous, c’est quasiment une prophétie auto-réalisatrice : si vous ne faites pas confiance à votre partenaire, iel le sentira et finira peut-être par en avoir marre. Le problème, c’est qu’une des conséquences de ce manque de confiance est un fort taux de violence au sein du couple (46% de femmes bies victimes de violences par leur partenaire de vie).

Je pourrais continuer toute la journée, mais j’aime mieux rester sobre et vous envoyer vers une page (en anglais) sur ces statistiques que j’ai évoquées, et d’autres encore : Understanding Sexual Violence Against Bisexual Women. Non, la lutte contre la biphobie n’est pas juste un moyen de se rendre interessant-e, c’est une question de survie.

(Et, globalement, les journalistes JV français sont des sacs à purin.)


Content Warning : sexisme, racisme, transphobie, et j’en passe.

J’aime Daedalic. J’aime vraiment cette petite boite, depuis que j’ai pleuré à la fin de Whispered World, que j’ai adoré suivre les aventures de Sadja et Geron dans Memoria, que j’ai été émue dans Night of the Rabbit. Jamais je n’avais envisagé une lecture critique de leurs jeux, je n’en attendais que du plaisir.

Mais ça, c’était avant Deponia.

Deponia est une trilogie de jeux sortie entre 2012 et 2013, dans laquelle nous suivons les aventures de Rufus, le personnage le plus détestable qui soit, dans une tentative désespérée pour sauver sa planète… Non, pardon, pour sauver son propre derrière. Deponia est en effet une sorte de planète poubelle, au dessus de laquelle « flotte » Elysium, où la vie est simple et agréable. Problème : les Elysiens pensent que Deponia n’est plus habitée, et veulent la faire exploser. Rufus fait donc son possible pour aller vivre sur Elysium, pour lui aussi avoir la belle vie.  J’aurais pu y jouer avant, mais la perspective de me lancer dans 3 jeux à la suite ne m’enchantait pas, j’ai donc repoussé l’échéance… Et si j’avais su, je n’y aurais tout simplement jamais joué. Aucune critique que j’ai pu croiser sans recherche spécifique (donc après coup, hélas) ne m’a préparée à un tel déchainement de violence haineuse. Oui, on parle bien d’un gentil jeu d’aventure Daedalic. Alors, en quoi consiste cette violence ? Attention, ça va spoiler sévèrement, si vous voulez faire les jeux (ce que je ne conseille absolument pas, mais soit), ne lisez pas cet article.

Rufus. Rufus est donc le « héros » des trois jeux. Ce personnage seul concentre ce qu’il y a de détestable en l’humain : ego-centré à l’excès, prétentieux, misogyne… Et, de manière générale, une personne lamentable. Contrairement à ce que j’ai pu voir, il n’est pas simplement un « anti-héros » (il y en a des centaines), on ne lui reproche pas son « imperfection ». Je lui reproche d’être le même genre de crétin qu’on croise partout, un genre d’incarnation de 4chanien, avec les idées qui vont avec, et parfaitement au premier degré. Sous son enrobage joli, Deponia est un ensemble de vies brisées, parfois très salement, par Rufus. Il détruit tout ce qu’il touche, mais on doit y voir de l’humour. Ainsi, quand il fait manger une chaussure à un SDF, tout en lui disant de ne pas faire la fine bouche, on doit rire. Ahah. Quand il fait de multiples remarques (je me souviens de quatre occurrences, mais j’en oublie peut-être…) sur le fait que son ex lui a demandé de faire le ménage, pareil. Imaginez : un homme qui passe la serpillère ! Honteux. Certaines actions, beaucoup en fait, m’ont mises totalement mal à l’aise, comme le passage où il faut jouer un parfait PUA (et où la phrase « ta bouche dit non mais tes yeux disent oui » est utilisable…). Il fallait les accomplir pour terminer le jeu, mais c’était plus écœurant qu’amusant. J’y reviendrais.Goal. C’est « le personnage féminin » de Deponia. Alors je vous laisse déjà apprécier son nom… Car oui, elle le porte très bien. Obtenir Goal est le but de Rufus. Ca, et se sauver au soleil. Je joue depuis longtemps, mais je crois n’avoir jamais vu un personnage aussi maltraité. Elle passe le premier épisode inconsciente, suite à une chute depuis Elysium (causée par Rufus). D’ailleurs, c’est l’occasion de faire quelques remarques salaces sur le fait de profiter de son inconscience. Blagues sur le viol ? Allons, vous n’y pensez pas. Mais il y a pire : la personnalité des Elysiens est stockée sur des cartouches de sauvegarde. Après sa chute, Goal ne va pas très bien, et un docteur propose d’arranger cela : il lui faut simplement une nouvelle cartouche de bonne qualité. Une fois encore, l’égoïsme de Rufus (il veut une sucette obtenue en cadeau si on achète une cartouche de mauvaise qualité…) va conduire à une catastrophe : la personnalité de Goal explose en 3 parties, qu’il faut chacune stocker sur une cartouche différente. Nous allons ensuite passer l’essentiel du second jeu à convaincre chaque personnalité de retourner voir le docteur. Et quelles personnalités… La première est celle d’une « lady », quoi que cela veuille dire. Goal est alors très snob, il faudra lui offrir un dîner pour la convaincre, dîner qu’elle va annuler car elle aura croisé un homme « plus classe, plus riche et mieux habillé ». Outch. Sa seconde personnalité est « méchante ». Une femme agressive et détestable (qui d’ailleurs est la plus proche de Rufus), avec qui il faudra se battre pour gagner son approbation. Je vous laisse admirer la différence de tenues pendant le match :La dernière personnalité est celle d’un « bébé ». Goal est alors idiote et joyeuse, comme un cliché de petite fille. Ces trois personnalités représentent chacune de parfaits portraits misogynes : ce à quoi on réduit les femmes le plus souvent. Et, une fois encore, techniquement il s’agit là de la personnalité totale de Goal scindée en 3. Elle ne serait donc que ça, c’est trois horreurs, quand bien même la Goal « normale » ne présente aucun de ces traits de caractère. Mais le pire (car il y a pire…) c’est que Rufus peut passer d’une personnalité à l’autre grâce à une télécommande.

Oui.

Une télécommande. Ce qui l’amuse beaucoup.

*Soupir* Rufus va ensuite aller jusqu’à tuer Goal par inadvertance, ou du moins le croire longtemps, tenter de la cloner pour ne pas la perdre et considérer pourtant qu’il la « sauve ». Tout au long des jeux, Goal va souffrir à cause de lui, jusqu’au paroxysme (sa mort), mais Rufus ne se remettra jamais en cause. Pire, on va rire de ses malheurs, alors que ce qui lui arrive est objectivement horrible, parce que Rufus ne pense pas à mal, après tout. Puis c’est drôle. Ce qui ne l’empêche pas, on ne sait par quel miracle, de se mettre à l’aimer (renforçant subtilement au passage l’idée qu’on peut maltraiter une femme et qu’elle nous aimera quand même, voire qu’elle nous aimera pour ça. Yeah.) Au début du dernier jeu, elle va également proposer un plan « sous-vêtements » gratuit, parce que quel intérêt d’avoir un perso féminin si on ne peut pas la voir à demi nue ? Et puis il fallait bien un artwork pour la version physique du jeu, alors que la plupart du temps, elle est vêtue correctement. Goal est un très gros reproche à faire au jeu, certes, mais hélas, ça n’est pas le seul.Toni est l’ex copine de Rufus et, globalement, la seule personne valable du jeu. Pourtant, on la voit assez peu (hélas). Chaque fois qu’elle croise notre route, elle a des anecdotes horribles à raconter sur sa vie commune avec Rufus, et chaque fois Rufus tente de la pousser à bout. Précisons tout de même qu’au début du jeu, on commence chez elle : ils sont séparés mais elle le laisse vivre avec elle pour qu’il ne se retrouve pas à la rue. On a vu pire, comme ex démoniaque… Et les remarques de Rufus sur le ménage, dont je parlais plus haut, deviennent encore plus pénibles. Vivre à ses crochets ne suffisait visiblement pas, il refusait également de participer à l’entretien. Un homme décidément charmant.

Toni est une personne blessée, qui va faire une dépression à cause de Rufus. Au cours du dernier jeu, elle sera suivie par un thérapeute qui va finir par lui prescrire une corde. Humour. Cette « blague » est l’occasion de soulever un point important : on pourrait considérer que, finalement, toute l’ambiance dégueulasse du jeu est causée par Rufus, ce non-héros bien pratique, mais que c’est une satire (en tout cas si on est de très très mauvaise foi). Soit. Sauf que, tout d’abord, pour que cela fonctionne il faudrait que l’environnement montre à Rufus qu’il a tort, ce qui n’est pas le cas : il va de plus en plus loin, et personne ne l’en empêche ou ne le contredit. Et surtout, ce genre de « blagues » comme celle sur le suicide ne sont pas dues à Rufus. Il y aura d’autre exemples, mais c’est important de le noter très vite. Certes, il est la cause de beaucoup d’horreurs mais l’environnement en propose bien d’autres dans lesquelles il n’est aucunement impliqué. Quand une satire copie la réalité à l’identique sans aucun recule, ce n’est pas une satire.

Bozo est l’allié de circonstance de Rufus (il se joint  plus ou moins à lui pour agir contre la destruction de Deponia), et également un personnage extrêmement maltraité. On le rencontre alors que Rufus cherche une solution pour « gérer » la personnalité méchante de Goal. Bozo prétend alors « savoir s’y prendre avec ce genre de femmes » (…) car sa petite amie est une mégère. Que c’est original.
Il prévient également Rufus de faire attention parce que « gérer trois femmes » (pardon ?) semble une tâche insurmontable.
Rufus le prend à ce moment du jeu pour un pirate, insistera au delà du concept même de lourdeur (visiblement, les développeurs de Deponia ne connaissent pas l’adage sur les blagues les plus courtes…) pour lui faire admettre qu’il en est un, alors que Bozo possède simplement un bateau. Il est également un gentil nounours (malgré les exemples de misogynies cités au dessus, mais il n’y a visiblement aucun homme qui ne le soit pas dans Deponia). La preuve est faite plus tard, lorsqu’il explique à Rufus qu’il est séparé de sa Bambina et n’ose plus y retourner. Notre héros stupide va alors le pousser à aller la voir, organiser un minimum la rencontre, et faire en sorte que globalement les astres soient propices à leurs retrouvailles. Mais, alors que la première tentative se solde par un échec et que Bozo est mis à la porte (d’ailleurs, Bambina ressemble plus à une partenaire violente qu’à une « simple » mégère…), Rufus humilie totalement Bozo, allant jusqu’à ignorer ce qu’il dit par un « j’ai cru entendre parler un paillasson ». Un homme qui sort de la maison d’une femme quand celle-ci le met à la porte ne vaut pas mieux qu’une carpette, bien entendu. Un Véritable Homme se serait imposé. Finalement, Bozo va pouvoir utiliser sa phrase magique, celle qu’il a vanté à Rufus comme étant capable d’amadouer même les « tigresses » (sic) et cette phrase est en gros « salut poupée, tu viens souvent par ici ? ». Vraiment. Je suppose que c’était ça ou « salut mamzelle t’aimes quoi dans la vie les tabourets ou les autruches ? » Seul point positif, Goal ne réagira pas à ce pathétique cliché quand Rufus l’utilisera sur elle.

Mais Bozo est également l’occasion pour le jeu de se vautrer dans la psychophobie (encore). Dans le jeu suivant, alors qu’il a tout perdu grâce aux bons offices de notre ami Rufus, il fait une dépression. On le retrouve donc chez ses parents, dans sa petite chambre d’enfant, en grenouillère, pas coiffé, et le plus souvent couché. Une fois encore, l’occasion de se moquer de ce gros bébé qui pleurniche. Pour le guérir, Rufus va simplement l’énerver jusqu’au point de rupture. Finalement, la dépression, c’est juste un manque de volonté, n’est-ce pas.
le docteur est également un personnage important. Globalement, il se contente de misogynie « classique », sur sa femme, les femmes en général, parce qu’elles sont idiotes et ne comprennent rien à rien. La chose amusante c’est que ce personnage (le vieux misogyne) est repris ailleurs dans le jeu, tel une copie carbone. Comme si un homme, surtout après un certain âge, n’avait rien de mieux à faire que se plaindre des femmes à toute heure du jour et de la nuit, comme si c’était l’essence même de leur caractère. Palpitant. Heureusement, Rufus est un gentil à côté, il se contente de faire des blagues. Ah ah ah. Une fois encore : aucun homme de Deponia ne semble épargné par la misogynie, même les personnages randoms.
Lotti n’est pas un personnage central, mais elle est la victime de certaines des pires blagues du jeu, et pour moi elle représente ce que certains de mes privilèges m’avaient tout simplement fait manquer dans le premier épisode. En effet, dans les toutes premières minutes du jeu, on rencontre une réceptionniste. Sauf que cette réceptionniste est clairement un homme en robe, avec de la barbe, qui parle avec une voix artificiellement aiguë et tombe parfois dans les graves quand elle s’énerve. Ne me demandez pas comment j’ai pu passer à côté de la transphobie de ce personnage. Ou plutôt si : c’était vraiment au tout début du jeu, je ne savais pas ce qui allait me tomber dessus, et j’ai cru naïvement que la blague n’était que ça : ils n’ont pas trouvé de femme pour être réceptionniste, alors ils ont mis un homme déguisé. En fait, j’ai même pensé que ça illustrait bien le cliché selon lequel il faudrait que lae réceptionniste soit toujours une femme. Plus tard, on découvre que Lotti est en fait une femme trans, et… Comment dire. Le malaise, rétrospectivement. On va même lui voler ses hormones pour une quête pour transformer un inconnu en femme. En passant, voilà le résultat :
Je me demande pourquoi ce personnage a le droit d’être « physiquement » une femme, alors que Lotti ne reste qu’un homme à barbe qui se force à parler aiguë. Pourquoi cette différence de traitement, à part pour les besoins idiots de l’histoire ? Car il fallait que ce personnage devienne une femme « sexy » pour que les deux autres se battent pour elle (oui, on aura noté la référence Nintendo, merci), alors que Lotti n’est qu’une personne sur laquelle on peut faire des blagues de merde. La justification de son existence n’est que cela, servir de défouloir facile. A ce moment de l’histoire, on la retrouve amie proche (en couple ?) avec Bambina, dans une organisation de révolutionnaires. L’occasion de Rufus de parler sexisme… Pardon, d’être sexiste tout en le niant. Le dialogue est le suivant, après qu’il ait exprimé son scepticisme de voir des femmes dans la résistance :

– C’est parce que tu es sexiste ?
– Ça n’a rien à voir avec le sexisme. C’est juste que certaines choses ne vont pas ensemble. Les femmes dans la résistance… C’est comme, tu vois, mettre un sombrero sur un wombat.
(Pause, rire de Lotti, Rufus reprend)
– Tu vois, même Lotti pense que c’est drôle. Et je n’ai rien contre les wombat, je pense que ce sont des animaux très utiles… Comme les femmes.
Il manque la fin du dialogue, j’étais trop choquée pour penser à screener, mais il suffit de regarder un walkthrough sur Youtube si vous avez envie de vérifier par vous-même.

Sérieusement. La. Violence. Du. Truc. En tant que gameuse, je crois ne m’être jamais sentie aussi directement insultée dans un jeu, et pourtant j’en ai eu quelques uns dans les mains. Peu après, nous assistons à une piètre tentative de se dédouaner lorsque ces deux femmes cherchent un tatouage commun. Rufus propose des poneys, des dauphins ou des pattes de chats, se fait alors traiter de macho par Bambina, et Rufus s’emmêle dans un « oui, voilà, c’est ça, je suis macho. Ca n’a rien à voir avec le fait que j’aime les papattes de chats… Ahah… Pas du tout. » L’ironie de cette phrase est résolument déplacée. On sait qu’il propose une sélection de motifs perçus comme féminins, et on sait que c’est un misogyne notoire. Jouer sur le cliché qu’il serait préférable de passer pour un macho que pour un homme « qui aime les chat » ne peut plus fonctionner depuis longtemps. On sait ce qu’il pense, on sait comment il agit, on sait qu’il est au premier degré.

Le singe. Le singe est en réalité un homme. Le problème, c’est que quand je suis passée la première fois devant, j’ai cru que c’était vraiment un singe. Franchement, regardez cette image :
(Sur laquelle on aperçoit également une blague sur la pédophilie parce que, à ce stade de l’aventure, yolo ! J’ai même pas envie d’en parler.)

Mais assez vite on comprend qu’il parle, et qu’il a un vague accent… Oui, le premier personnage de couleur du jeu (je dirais arabe, vu l’accent) incarne un singe, et en a le physique. Ne vomissez pas tout de suite votre déjeuner, le pire est à venir…

Le deuxième personnage de couleur (et je crois le dernier) est une femme noire, en couple (heureux) avec le SDF de l’épisode précédent. Ils sont bien, ils font leur vie, et Rufus va la briser en les séparant (physiquement, les étages de cette ville-poubelle ne communiquant que peu entre eux). Écrire sur cette partie du jeu m’écœure, mais c’est important. Le « singe » (il ne gagne pas de nom, et je ne me souviens pas si la femme en a seulement un non plus…) paye Rufus pour lui trouver un nouveau danseur une fois que le musicien est parti. Plus exactement, pour trouver un nouveau singe. Oui, vous le voyez venir, et je l’ai vu aussi en espérant que j’hallucinais : on va convaincre la femme d’être un singe. Et on va être payé pour ça. Femme qui, quand on lui expose le plan, explique avoir été draguée par « le singe » de façon désagréable, et qu’il lui fait peur. Oui, peur. Et notre brave Rufus de lui faire un discours sur le bonheur d’avoir un vrai travail, et de se forcer un peu, etc, jusqu’à finalement la convaincre.

Et voilà.
Pour parfaire le tableau, il faut savoir qu’elle n’est pas payée avec le peu d’argent récolté, mais qu’il revient à Rufus pour l’avoir ramenée. Je veux dire, dans quel monde est-il OK de payer un homme blanc pour ramener une travailleuse noire qu’on ne va pas payer, qui plus est pour la faire jouer -un singe-, l’insulte raciste par excellence ? C’est tellement ignoble, à tellement de niveaux, que je ne sais pas quoi ajouter. A part « donnez moi vite une bassine ».

La grosse vendeuse. La grosse vendeuse n’a pas de nom, elle est là pour être grosse et moche.  Ce personnage à la personnalité complexe cherche un assistant. Un petit panneau à côté d’elle indique qu’elle cherche un assistant masculin. S’en suit un dialogue se voulant moqueur pour Rufus :

Rufus : « Assistant masculin recherché » ? Elle peut toujours chercher.
Vendeuse : Je cherche un beau mec pour travailler sous mes ordres.
R : Héhé, dommage, je suis occupé.
V : J’ai dit « beau mec », non ?
Sauf qu’une fois encore, la volonté du jeu de se dédouaner de ses horreurs en les cachant sous un vague « on se moque aussi de Rufus ! » tombe à plat. Ce n’est pas de Rufus dont on rit ici, mais du décalage entre le physique de la vendeuse et ses aspirations. Une femme laide qui cherche un bel homme ? Elle devrait se contenter de ce qu’elle trouve (Rufus, en l’occurrence. Urk.) Finalement, après avoir séparé le couple cité plus haut, c’est à elle qu’on va « refourguer » l’ex sdf, ni plus ni moins. Elle devient alors une sorte de parasite étrange, collé à lui et qui l’utilise comme une marionnette. J’ai tenté de ne pas y voir une analogie avec le cliché des femmes trop attachées à leur copain, mais j’ai visiblement échoué.

Bref, je pourrais parler encore de la manière dont on voit les femmes dans ce jeu
Des blagues sur les règles (une fille qui parle et ce qu’elle dit n’a aucun sens parce qu’elle a visiblement un problème mental ? « Elle a ses règles ? » dans le plus grand des calmes.)
Ou la manière dont Rufus harcèle sexuellement Goal une fois où ils se retrouvent par hasard dans une chambre
Mais je pense que vous avez saisi l’idée générale. Il n’y a rien à sauver de ce jeu. Toutes ses prises de positions morales sont déplorables, et toutES joueur/euse non homme-cis-hétéro-blanc se trouvera insulté à un moment où un autre. De plus, je ne sais pas si c’était prévu comme ça ou si l’équipe a (mal) réagi à des critiques, mais on note une escalade évidente dans la violence. Le premier est désagréable, le deuxième vraiment difficile à supporter, mais le troisième est très violent, nausée à tous les étages.

A la fin de ces jeux, j’ai vraiment regretté de ne pas avoir les compétences techniques pour faire un jeu réellement misandre. Histoire de montrer à quoi ça ressemble de se faire insulter toutes les trois minutes alors qu’on tente de s’amuser. Mais à quoi bon : un homme qui se sentirait insulté dans un jeu n’aurait qu’à l’éteindre et passer à autre chose. Pour les femmes, c’est simplement un petit élément dans la longue continuité du sexisme systémique. Pour nous, il n’y a pas de réelle différence entre les violences proposées par un Deponia et notre vie quotidienne. Il en va de même pous toutes les catégories de population insultées dans ce jeu. Mon chéri a eu une phrase que je trouve assez juste : ce n’est pas « pas un jeu pour moi », c’est un jeu « contre moi ». Alors Goodbye Deponia, ce ne fut pas un plaisir.

PS HS : Peu après avoir terminé Deponia, j’ai lancé World End Economica. C’est une visual novel sans choix, un roman animé, ce que vous voulez, et je n’ai pas pu le terminer. Le personnage principal est un sociopathe misogyne -dangereux- qui passe son temps à fantasmer de blesser un personnage féminin, la « mettre à genoux » (sic), et visiblement désire même diffuser des photos d’elle nue sur Internet, mais je me suis arrêtée avant ce passage, et vu cela dans une autre critique. Il est vraiment d’une violence disproportionnée, ne supporte pas qu’elle parle, ni qu’elle reste silencieuse, et pire encore, se sentir inférieur à elle. Un vrai petit simulateur de MRA. Donc pour continuer dans les bons conseils : ne vous infligez pas ça. J’ai tenu trois heures, et même si il s’améliore après (ce dont je doute) c’est trop tard. Plusieurs remarques sur les « personnes XX » et leur comportement supposé me laissent à penser qu’on ne change pas une personnalité aussi profondément tordue, comme le montre cette réaction du héros devant la fille alors qu’elle est simplement triste :
Quand la première chose à laquelle tu penses quand tu vois une femme triste c’est « les personnes avec des chromosomes XX jouent la comédie », il faut sérieusement penser à te remettre en question. Sans parler du fait que parler des chromosomes XX ou XY est ridicule et que la question du genre est « un peu » plus compliquée.


TW : Abus sexuels, harcèlement

Qui n’a pas déjà entendu, à propos de violences sexuelles, « pourquoi elle n’a rien dit ? Pourquoi elle a pas déposé plainte ? ». Pour des violences conjugales « pourquoi elle s’est pas défendue ? Pourquoi elle est pas partie ? ». Alors certes, les raisons sont souvent multiples. Mais selon ma propre expérience, aucune n’est plus forte et vicieuse que l’auto-silenciation. Ce phénomène pernicieux qui nous laisse penser que c’est plus simple de ne rien dire, après tout est-ce que j’exagère pas un peu ? Ça doit pas être si grave, et de toute façon blah blah…

A froid, comme ça, il est facile de trouver ça un peu idiot. On est victime on se plaint, point. Sauf que pour ça, il faut se battre contre des années de conditionnement qui remontent à l’enfance. On va capter des conversations, des films/séries qui évoquent les violences sexistes, et déjà enfant, on va assimiler que la violence que l’on reçoit si on parle va simplement s’ajouter à celle ressentie lors du ou des actes dont on est victime. Pourquoi s’infliger ça ? Puis viennent s’ajouter les première violences réelles. Je n’ai jamais rencontré de femme qui n’ait rien à dire à ce sujet…

La première fois que j’ai eu peur pour ma vie pour la simple raison d’être née fille, je n’avais même pas 10 ans. Je ne parle presque jamais de cet événement parce que sa simple évocation réveille en moi ces sentiments mêlés d’impuissance, de frustration, et d’une peur viscérale de crever. Pourtant, il ne s’est « pas passé grand chose ». Ce jour-là, ma cousine et moi avons de toute évidence échappé à un enlèvement. Nous jouions au milieu de la campagne, au bord du village, seules comme toujours (on était très libres, petites, mais nous étions raisonnables et restions toujours dans le village), quand on a remarqué le type en voiture qui faisait du repérage, lentement, en nous regardant bizarrement. On a attendu, mal à l’aise, et il est revenu, en recommençant son manège. Après plusieurs passages, on a commencé à vraiment avoir peur, sachant que, vu son circuit, il risquait de nous couper la routes sur les deux seuls accès nous permettant de rentrer à la maison, que ces deux trajets comportaient un court (et si long) passage entre des prés, donc assez loin des maisons pour que personne ne nous entende appeler, et que nous avions peur de ce qui pourrait se passer si il nous voyait nous sauver. Alors on est parties… Par les bois. Avec le recul, c’était une idée un peu idiote, mais dans nos esprits de petites filles on a pensé que c’était le plus simple pour se cacher. Quoique, je dis ça mais je ne sais pas comment je réagirais aujourd’hui… Bien vite, le bruit du moteur s’est de nouveau fait entendre, et nous nous sommes cachées derrière un talus, le souffle court. Il avait changé son trajet, il allait toujours aussi lentement, et clairement -il nous cherchait-. Je peux vous assurer qu’on a pas besoin d’être adulte pour savoir ce qu’on risque dans ce genre de cas. Nous sommes restées cachées un long moment, attendant qu’il revienne pour pouvoir partir juste après son passage, et heureusement car il est passé une ultime fois. Dans l’autre sens. Une fois sa voiture hors de portée, on est parties, et je ne saurais pas dire combien de temps on a marché, perdues, jusqu’à un autre village où on a pas osé demandé à téléphoner (la panique nous faisait craindre tout le monde). J’ai regardé les panneaux, et on a retrouvé le bon chemin pour rentrer. Pourquoi raconter cette histoire ? Pour ses conséquences, ou plutôt ses non-conséquences. Lorsque nous sommes rentrées, on a décidé de ne rien dire. Il était encore bien tôt, même si j’avais l’impression d’être partie depuis une eternité, et personne n’avait eu le temps de s’inquiéter pour nous. Alors on a à peine évoqué « un type bizarre ». Pourquoi ? Parce qu’on avait peur d’être punies pour ça. Ho, pas avec des coups (ce n’est pas le genre de la famille), mais simplement que nos parents refusent de nous laisser nous éloigner par la suite. La peur d’être finalement deux fois victimes de cet incident nous a empêché de parler. Nous avons intégré ce jour-là les risques qu’il fallait accepter de prendre pour pouvoir jouir de notre liberté.

Personnellement, j’avais également peur qu’on ne nous écoute pas, d’autant que ma cousine était déjà connue à l’époque pour beaucoup mentir (sur des sujets parfois graves). Rétrospectivement, je sais qu’on m’aurait écouté, moi. Mais dans une situation aussi stressante, je n’avais pas la force de tout raconter, et de justifier d’éventuelles contradictions/exagérations du récit de la part de ma petite cousine. Le silence était préférable. Ce qui est incroyable, c’est que la communication a toujours été aisée dans ma famille, ce qui signifie que j’étais déjà conditionnée par le système extérieur, toute petite. Et malgré tout, ça devrait être simple de parler de nos problèmes, adultes ? Meh.

En grandissant, cela devient un automatisme à la limite du ridicule. On ne parle pas des viols, de l’ex pédophile, on la ferme parce que les pauvres, quand même, on ne va pas ruiner leur réputation auprès de leurs potes. On ne balance rien sur ce journaliste JV parce qu’il est connu, et sa carrière alors ? Oui, c’est un gros dégueulasse biphobe mais bon. C’est pas sa faute. Automatique.

Le problème de cette « solution » c’est que ça n’arrête pas la violence : ça la déplace sur nous. Parce que si toi, pauvre cruche, tu te tais, eux ne se taisent pas et te chargent d’autant plus qu’ils ont des choses à se reprocher. Et chaque violence que tu te manges, tu l’acceptes en pensant que « ça pourrait être pire ». A quel point ? Aucune idée. Mais « ça pourrait ».

Sans surprise, un jour on se dit que ça commence un peu à bien faire, faudrait peut-être pas déconner. Alors, révolution : on gueule. Et ce qu’on a redouté toute.sa.vie commence.

Anecdote.

Ceux qui me connaissent/lisent depuis longtemps ont sans doute vu passer cette « shitstorm », comme on dit dans le jargon. En résumé, une vague (et très ancienne) connaissance m’avait fait du rentre-dedans extrêmement sale sur msn (nostalgiiie…), en me racontant des horreurs sur sa femmes, sur les plans Q qu’il arrivait à trouver, etc etc, alors que je lui avais signifié plusieurs fois mon désintérêt pour ça (le terme technique est « proprement envoyé chier »). Mais c’était cette période charnière où j’avais encore envie de croire qu’on pouvait obtenir mieux des salopards misogynes (depuis j’ai arrêté, merci bien), donc j’ai essayé de le reprendre, de lui dire d’arrêter, etc etc. Forcément ça s’est mal terminé, j’ai évacué ma frustration sur ce blog, et voilà, pour ma part c’était un point final à cette histoire (ne cherchez pas, j’ai enlevé l’article. Trop sympa, je vous dis.). Aucune chance que sa femme le lise, n’est-ce pas. Je ne la connais pas. En tout cas aucune de le reconnaître, car je ne cite jamais de nom (Sympa, ou cruche… En fait j’hésite). Pourtant, bah, si (ne me demandez pas comment, j’aime mieux éviter de me poser la question). Elle m’a contactée, je n’avais pas grand chose à ajouter, et j’ai même eu la délicatesse de ne pas le charger davantage, par égards pour elle. Après tout elle savait déjà ce que j’avais à dire, à elle de voir ce qu’elle voulait faire. Chacun ses choix. Ne partez pas, c’est là que ça devient comique : il m’a -incendiée-. J’avais tenté de « ruiner son mariage », et est-ce que je pensais aux enfants ? Ce genre de conneries. Je regrette d’avoir jeté le mail, j’aurais dû le faire encadrer. Mais il ne faut pas perdre de vue que, pour lui, c’est sans doute une réaction normale. Dans une société où tout est toujours la faute des femmes, un homme (cishet) ne peut pas reconnaître ses erreurs (il est programmé pour ne pas en faire, après tout), il va forcément faire la seule chose qu’il sache faire : agresser celle qui parle. Celle qui « ruine » un mariage c’est toujours « l’autre femme » (vile tentatrice ! Sorcière !), même quand elle n’a rien demandé, même si elle ne l’a même pas vu, même si, même si… Si l’homme chie dans la colle, la femme doit lui torcher le fion (Abraham Lincoln).

Au delà de l’aspect personnel, ce comportement va également avoir pour fonction de sanctionner celle qui sort du rang en lui réapprenant où est sa place : dans le silence soumis. Souvent, ça va fonctionner. L’humain n’aime pas souffrir et va chercher la solution la plus simple pour faire cesser la violence. Dans le cas présent, le plus court chemin vers la paix est le silence.

Après, bien entendu… Y a les chieuses. Les frustrées, les sales connes, les mal baisées, qui vont, par esprit de contradiction, faire tout l’inverse. Riprizent. J’ai accepté mes choix passés, même si ils n’étaient pas toujours judicieux, et repensé ma place dans certains problèmes (ça va sembler idiot, mais il faut longtemps pour réaliser que quand t’es victime de violences sexistes étant ado, c’est pas de ta faute mais celles des hommes adultes qui y ont participé. J’ai trouvé le moyen de me dire que le revenge porn entre potes, je l’avais mérité. Je reviens de loin, hein.). Outre le fait que ce soit reposant, de faire la paix avec mon « moi passé », ça m’aide à ne plus me taire. En plus ça marche : ayant eu affaire à un stalker un peu idiot il y a peu, j’ai tourné ça en dérision en en parlant autour de moi, et l’impact émotionnel a été infime. A vrai dire, ça a plus choqué les gens à qui j’en ai parlé que moi. On peut peut-être y voir une forme de désensibilisation, aussi, mais le fait d’en parler librement aide à prendre confiance en soi, et c’est important (et puis la méthode était parfaitement ridicule, je suppose que ça joue). D’où la multiplication des groupes de paroles sur le harcelement sur internet, par exemple.

Le patriarcat se construit avant tout sur le silence des victimes. C’est ce que j’essaie d’expliquer quand on me dit « pourquoi elle a rien dit ». J’explique que c’est pas facile, j’explique le conditionnement, j’explique la violence envers les contrevenantes. La loi n’aidera pas les victimes, elle n’est pas du tout capable de gérer ces problématiques. Il faut se débrouiller seules, et compter en priorité sur nous-même. Je ne parle pas de violence physique (dont je suis de toute façon bien incapable) mais de faire tant que possible, et envers et contre tout, la chose qui fait si peur aux agresseurs : parler. Déverser nos histoires, nos passifs, et nos solutions. Échanger, donner notre expérience aux autres meufs, avec un paquet cadeau. Et aider celles qui en ont besoin autant qu’on a pu avoir besoin d’aide par le passé, même si pour nous il n’y avait personne. Parce qu’on ne sait pas ce qui peut faire une différence dans la vie de quelqu’une, et à quel point cette différence peut tout changer.


TW : évocation du viol, mais si vous vous sentez capable de le supporter, c’est vraiment une excellente lecture.

Couverture du livre "The knitting circle rapist annihilation squad"

« Peut-on rire de tout », éternelle question, plus que jamais au cœur des débats grâce au replis réactionnaire global. Généralement, il est probable qu’un homme blanc cis-hétéro réponde « mais OUI, parce que liberté d’expression laïque et républicaine ! ». Les autres catégories de population seront souvent plus mesurées, allant parfois jusqu’à proposer des idées aussi extrêmes que « le mieux serait d’éviter de blesser les gens » (sentez sous vos pieds trembler la démocratie).

Comment ne pas avoir peur de l' »humour » quand la plupart du temps, il ne s’agit que des mêmes non-blagues ressassées ad nauseam sur les mêmes catégories de population… Alors qu’il est effectivement possible de rire des choses affreuses ou tristes si on possède la délicatesse requise pour le faire, et surtout le bon angle (sans jamais obliger les gens à en rire, également). Dans le cas d’aujourd’hui, il va être question du viol (le titre de l’article étant également celui du livre). De nos jours, la plupart des « blagues sur le viol » tournent en boucle sur la même chose : lol le ghb lol abuser des femmes inconscientes mort de rire. N’oublions pas, une fois encore, qu’une femme sur cinq a déjà été victime de viol ou de tentative de viol dans sa vie, et qu’il faut donc être totalement dépourvu d’empathie pour risquer de rappeler ça à quelqu’un. Comptez vos proches, familles et amis, femmes, et évaluez vous-même le risque. Non que ce soit pire de faire ça à vos proches, c’est cruel -pour tout le monde-, mais cela aidera peut-être certaines personnes à bien assimiler que le viol n’est pas un concept abstrait, ça touche probablement quelqu’un de proche, sans qu’iel le dise. N’oublions pas aussi que les hommes qui en sont victimes ont du mal à en parler justement à cause de la pression viriliste exercée par leurs pairs. Ce genre de « blagues » ne fait donc rire qu’une catégorie de population, inutile de rappeler laquelle (les violeurs ! Oups, je suis incorrigible.).

C’est ici qu’intervient ce livre, dont le titre dit tout ou presque : the knitting circle, rapist annihilation squad, ou environ « le groupe de tricot, escouade d’annihilation des violeurs » en français. J’ai acheté ce livre sur un coup de tête, sans connaître les auteurs, parce que j’étais très intriguée. Chacun sait que mélanger craft et politique, c’est mon truc (non ? Checkez les archives alors !), et un titre mêlant tricot et vraisemblablement féminisme ne pouvait pas me laisser indifférente. Et effectivement : oui, c’est un roman (une nouvelle ?) féministe. Résolument, magistralement féministe. Mais c’est surtout extrêmement drôle.

L’histoire : Brigitte, la cinquantaine, flamboyante, échappe un jour à un viol en tuant son agresseur avec ce qui lui passe sous la main : ses aiguilles à tricoter. Car, voyez-vous, Brigitte fait partie d’un club de tricot, ainsi que Gina, Mary, Christine, Jasmine et Suzie. Chaque semaine, ces six femmes totalement différentes se retrouvent (dans une usine de fromage, on fait avec ce qu’on a) pour tricoter et discuter tranquillement. Jusqu’au soir où Mary, moins loquace qu’à son habitude, explique que sa petite-fille a été violée par un homme important, et fatalement intouchable. Les langues se délient, chacune évoque sa propre expérience et, finalement, elles réalisent qu’elles ont toutes été violées. Aucun agresseur n’a été arrêté (et pour cause, l’un d’entre eux est même policier, un autre est devenu prêtre), et bien vite la discussion atteint le fameux point « il faudrait que quelqu’un fasse quelque chose », point précédent la fin de la discussion, faute de solution. Mais ce soir-là, Brigitte avoue avoir tué son agresseur. Le choc passé, l’idée naît, timidement puis sérieusement, que puisque rien n’arrêtera jamais les violeurs, il faut le faire soi-même. C’est ainsi que des meurtres mystérieux, commis avec des aiguilles à tricoter, vont faire la Une des journaux.

Si ce synopsis ne vous met pas l’eau à la bouche, je ne sais pas ce qui le fera.

Soyons tout d’abord très clairs sur un point : si le viol est le thème central du roman, aucun n’est décrit explicitement. Il y a deux tentatives de viol évoquées, cependant, mais je dois le dire : très intelligemment. Donc n’ayez pas peur d’être confronté à ça, on est à des lieues de la moindre volonté voyeuriste. Même les meurtres ne sont décrits que de loin, souvent par le journal télévisé, donc on évite la violence directe pour se concentrer sur l’histoire et l’humour.
On pourra m’objecter que « c’est mal de faire l’apologie de la violence », et que la vengeance et le meurtre ne sont pas la justice. À cela, je répondrais premièrement « certes. », mais aussi trois autres choses :
– je laisse le livre se défendre sur ce point, mais qu’on soit d’accord ou pas, on ne peut nier que demander gentiment que les viols cessent n’a jamais très bien marché
– dans notre monde, le vrai, hors roman, on ne tue pas des hommes parce qu’ils sont des hommes, mais on tue chaque jour des femmes parce que ce sont des femmes (je ne linke OLF que parce que leur page définie bien le féminicide, croyez bien que j’en suis navrée). Même dans le roman, les hommes ne sont pas tués en fonction de leur genre, mais uniquement parce qu’ils ont commis des viols. D’ailleurs, certains hommes rejoignent le groupe de tricot et tuent, eux aussi, pour les mêmes raisons. Nous n’allons donc pas parler de « meurtres misandres », non, nous n’allons pas.
– Mais enfin, c’est de l’humouuuur aloooors faut pas être coincés comme çaaa ! (Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé blah blah blah…)

Une fois cette question réglée, j’aimerais m’étaler sur des lignes et des lignes pour expliquer à quel point ce petit livre (160 pages en version papier) est un concentré de politique et d’humour qui tape fort et juste, mais ça ne serait pas raisonnable. Je ne sais pas si quelqu’un de non sensibilisé pourra cependant saisir la qualité de certains passages, comme celui-ci :

    The chief says, « You in back, shh. We’re trying to figure ou what to do about these knitting needle murderers. They’ve got our balls in a wringer, all right. »
    Sandy says to the chief, « I have an idea. »
    The chief says, « I wish someone had an idea. »
    Sandy says, « I’ll go in, Chief. »
    The chief says, « I know it’s a rough assignment, but doesn’t even one of you who have the balls to act like a woman ? Won’t any of you volonteer ? »
    Sandy raises her hand. « I volunteer. I was the Regional Knitting Champion in high school, and later I won the Golden Needle, the Pulitzer Prize of the Fiber Arts world. I can fit in with them, no problem. »
    The chief says, « It’s going to cost so much to train one of you to knit. Don’t any of you already know how ? »
    Another cop speaks up, « I saw Sandy knitting in the break room. Why don’t we send her ? »
    The chief says, « That’s a brilliant idea. I’ll remember that when you’re next up for promotion. »

Ce qui se joue là, ça n’est pas uniquement le comique de répétition, où l’on voit Sandy la policière être ignorée encore et encore, renforcé par la manière de présenter le dialogue (« le chef dit » « Sandy dit » « le chef dit, etc. Jusqu’à l’interruption). C’est surtout la caricature de ce qui se passe souvent dans le monde du travail pour les femmes : reléguées au rang de sous-employé, ignorées, dont les idées sont pillées et portées au crédit d’hommes. C’est de cela dont on parle quand on dit que l’humour n’est pas « que ça », on voit clairement avec ce simple dialogue que c’est bel et bien un excellent outil pour faire passer des idées. Mais une fois encore, peut-être que ce livre ne s’adresse pas à tout le monde. Ceci dit sa portée humoristique ne réside pas seulement dans les messages politiques, il est également fortement dosé en humour absurde (la description de l’enterrement du chanteur de country est magique) et « pince-sans-rire ». Par ailleurs, les messages politiques ne sont pas tous orientés vers le féminisme :

    Daisy’s Craft Barn is the essence of Americana.It’s as American as apple pie, baseball, the Fourth of July. It’s as American as invading small Latin American nations. As American as bombing people in Southeast Asia, Africa, the Middle East. As American as land theft from the indigenous. As American as a phony democracy where no matter whom you vote for, the corporations win. As American as « free trade » policies enforced by the largest military the world has ever seen. As American as the importation of cheap crap manufactured in sweatshops around the globe to fuel a meaningless and frenzied consumer culture.

(Est-il utile de préciser que le thème de prédilection habituel des auteurs est le capitalisme ? Je ne pense pas.)

Je pourrais parler du MAWAR (« Men Against Women Against Rape »), ou de PATE (une organisation antispéciste utilisant le sexisme pour sa promotion. Une fois encore, toute ressemblance, hein… Wink wink.), de Billy Bob le MRA presque-mais-pas-si-classique, ou de Nick le gentil qui tente de bien faire, mais qui n’écoute rien (il sait forcément mieux qu’une femme ce qu’il convient de faire, après tout) et ne fait que des bêtises, mais je vais finir par écrire un article plus long que le récit d’origine. Le livre est court, encore une fois, mais à mon sens, c’est un vrai tour de force de faire passer autant d’idées aussi clairement et agréablement, et en si peu de place. Il y a même un peu d’auto-dérision qui ne fait pas de mal. On se retrouvera certes plus souvent à sourire qu’à rire aux éclats, mais il faut admettre que certains passages sont de toute beauté :

    Franz asks, « What made you realize that the killers are chicks, I mean women ?
    Chet speaks with the certainty of the perpetual clueless. « Well, Franz, they’re juste like every normal rational killer in every way, but for one bizarre freaky exception. »
    « What is that, Chet ? »
    « It’s almost unheard of in the long, illustrious history and tradition of serial killing. It’s frankly horrifying. »
    « Tell us, Chet. »
    « All the victims are men. »

J’aime beaucoup l’emploi du mot « rationnel », en passant. Une fois encore, la force du message est dans le détail.

Finalement, ce que j’aime le moins dans tout ça, c’est la conclusion. Sans spoiler, ça se termine bien. Tellement bien que la réalité pique un peu. Certes, au long du récit, on pourra se plaindre de son aspect un peu cis-centré, d’un traitement un peu étrange par moment de la question du travail sexuel (tant la prostitution que l’industrie du porno) mais globalement, c’est vraiment un excellent travail, qui gagnerait à être connu.

Hélas, il n’existe pas de traduction française à ce jour et il n’y en aura sans doute jamais, le livre n’étant vraiment pas très connu et sans doute pas un investissement rentable pour un éditeur français (*long soupir*). Mais si vous lisez assez bien l’anglais, il est disponible sur Amazon en version papier et Kindle (5€ bien dépensés, si vous voulez mon avis)  Et si votre maîtrise de l’anglais est moyenne, le Kindle permet de traduire facilement les mots inconnus (Et de surligner. Ma copie est surlignée à 50% environ, je dirais.). Vous pouvez également acheter sur les sites des auteurs, mais il faut penser aux frais de ports depuis les Etas-Unis : Site de Stephanie Mc Millan (elle vend même le patch de la couverture, que quelqu’un me retienne…) – Site de Derrick Jensen De plus, Stephanie McMillan mène actuellement une campagne kickstater plutôt amusante, c’est le moment de la soutenir.

En résumé : ce livre est un achat compulsif passé en 1click sur Amazon à 4h30 du matin, en pleine recherche sur l’activisme et les arts textiles. Un achat compulsif dont je n’attendais pas grand chose, et sur lequel je fais un article parce que c’est un petit moment de bonheur que j’aurais voulu connaître plus tôt et que j’ai vraiment envie de partager. J’envisage même de faire une traduction « artisanale » pour les proches qui ne lisent pas l’anglais. Alors je pourrais sobrement dire que je le recommande, mais ça serait tragiquement en dessous de la vérité.

Je laisse la conclusion au livre, avec une illustration en douceur de ce que le monde pourrait être, si il était parfait :

    The women pass a building under construction.
    A construction worker notices them. He yells, « Hey ! hey ! »
    They turn, smiling.
    Jasmine says, « Yes ? »
    He points at them, says, « Your yarn… It’s dragging on the ground ! »
    Jasmine thanks him, and tucks the yarn back in her bag.