Pendant quelques mois, j’ai regardé une émission amateur américaine, présentée par un couple. Le but de l’émission était de soutenir les participants à un challenge (tricoter un pull en 30 jours ou moins) en donnant des conseils, invitant des personnes de l’industrie de la laine, bref en proposant une animation conviviale pour motiver les gens. C’était très bien, très frais. Pour moi, qui faisait à l’époque mon premier pull et stressait un peu, ça me rassurait et j’apprenais des astuces en même temps.

Chouette idée, sur le papier. Le hic, c’est que c’est un couple hétéro dont l’homme ne semble pas tellement féministe, dirons-nous. Donc lorsqu’un homme (légèrement, disons « normalement ») sexiste pratique un loisir essentiellement féminin, il se produit un phénomène bien connu : la sur-virilisation (évoquons un instant les bronies. Voilà, c’est fait.). En général c’était supportable, j’ai juste grincé des dents de-ci de-là suite à des remarques dont il aurait pu se passer (« les femmes pensent ça les femmes font ça la meilleur eau d’est la *marque déposée*), jusqu’au jour où il a invité un autre homme (la vidéo est donc en anglais, très longue et de très mauvaise qualité, donc il faut bien gérer dans cette langue, désolée. Je ne propose le lien que pour éviter d’être accusée de mentir ou que sais-je, je suis habituée…).

Je ne pensais pas voir un tel étalage de virilisme dans une émission sur le tricot, vraiment. En faire un article, encore moins. Mais il me semble que c’est un exemple parlant de la façon qu’ont les hommes de s’approprier un loisir féminin. Et je parle bien d’appropriation, pas de participation. Un homme non sexiste est parfaitement capable de faire la différence, en général, et de participer sans se sentir émasculé ou diminué. Dans le cas de l’appropriation, on arrive toujours à l’exclusion, et c’est ce qui pose problème. Bien sur, on pourra m’objecter (et je prends donc les devants…) que les filles, par exemple, s’imposent dans le monde geek et font même des groupes de filles (comme les « gamer chicks »…), alors pourquoi se plaindre des hommes qui revendiquent leur masculinité ? Comparons les différents cas de figure :

– Premier cas : les filles et le monde geek. Je vais faire court et synthétiser au mieux, mais tout d’abord il faut bien mettre les choses dans leur contexte, à savoir que le patriarcat est un système qui exclu les femmes de tout ou presque, par défaut. Dans un système pareil, il est vital pour les opprimés (ici, les femmes, mais ça vaut pour tous les groupes opprimés) de se regrouper (en groupe non-mixte) pour former un environnement sinon safe, du moins rassurant. Lorsqu’on voit la violence des auto-revendiqués geeks à l’égard des femmes (mhfreq.org en donne un bon aperçu), il semble normal de voir naître des groupes de filles qui vont se protéger entre-elles de toute cette violence (je ne vais pas parler des groupes de filles constitués artificiellement et mis en avant pas des marques pour servir d’appât à gogo, pas besoin de faire un dessin pour voir le sexisme de la situation). Il s’agit de protection, j’insiste bien, et de révolte contre des comportements oppressifs. Mais le but n’est pas d’écraser les hommes, ou de leur faire abandonner un loisir qu’ils aiment, juste de se faire une petite place sans en prendre plein la tête. Notons enfin que le « monde geek » n’a jamais été spécialement masculin, comme on peut entre autre le voir ici (en résumé, pour les non-anglophones, le métier de développeur était un métier stéréotypé féminin jusque dans les années 60), et que c’est à force d’exclusion qu’on en arrive à cette illusion.

- Second cas : les bronies. Même système patriarcal, mais cette fois la personne qui « infiltre » le loisir est un homme. Le fandom, traditionnellement composé de petites filles, va être inondé de pornographie et de misogynie (rien que le nom, « brony », vaut son pesant de caca-houètes) jusqu’à total exclusion. Le but : s’approprier totalement un loisir parce qu’on l’aime bien et que, comme on en a de grosses (pokeballs ?), il faudrait pas qu’on laisse des filles participer. Saine motivation. Mais c’est ainsi qu’est construite la virilité dans notre société : un loisir acceptable par les hommes ne peut pas être mixte, les femmes rendant par défaut futiles tout ce qu’elles touchent, alors qu’un loisir d’homme ne peut pas être futile. N’est-ce pas. C’est donc un travail de sape qui va lentement exclure ces personnes indésirables et, ultimement, rendre cet environnement vivable pour les hommes (oui, c’est presque de la terraformation). Et c’est, encore une fois, un phénomène courant et classique : j’ai donc évoqué les devs, j’ai sans doute déjà expliqué que le tricot fut lui-même longtemps une affaire d’hommes avant qu’ils ne décident de s’en débarrasser (ce site me semble, en passant, proposé par un homme qui tricote sans avoir besoin de surjouer. Par ailleurs, cette photo de Russell Crowe qui fait semblant de tricoter me fait pousser de petits et discrets « yip yip yip ».), bref ce sont les hommes qui définissent depuis fort longtemps ce qui est masculin ou féminin, et peuvent décider de modifier une catégorie si, soudain, un domaine leur plait. Chaque fois, les femmes héritent de ce qui devient une corvée, ou des choses devenues « futiles », et se font prestement exclure des nouveaux domaines masculins. Pour l’instant, le tricot est encore vu comme féminin, mais de plus en plus d’hommes se sont lancés dans ce loisir. Personnellement, je trouve ça très bien, et j’approuve sans réserve les livres de modèles 100% masculins, ou les groupes d’hommes en général dans ce domaine. Après tout, je suis un terrible agent du Gender, et dans mon monde idéal les gens feraient ce qui leur plait sans se demander si c’est bien « assez viril ». Cependant, ce qui pique quand on a une vision assez global des rapport des genre, c’est bien la virilisation. Et par virilisation, j’entends…

Couverture du livre "Knitting with balls"

Cette couverture de « knitting with balls », « tricoter avec des boules » (en anglais, « balls » fonctionne pour les pelottes de laines, mais en français « boule de laine » n’a pas tellement de sens), le guide du tricot de l’homme moderne (en majuscules, l’homme moderne), me laisse perplexe. Déjà le titre qui joue sur un double sens assez gras (« j’AI DES BOULES J’SUIS UN VRAI BONHOMME CISHETERO ») est très beaufisant, mais la laine elle-même (gros calibre, tout aussi grosses pelotes, et rouges s’il vous plait) et le nombre d’aiguilles, droites bien-évidemment, dont le nombre vient compenser leurs petits diamètres respectifs, dans la main de l’homme ne laisse planer aucun doute : on vient parler à des hommes « qui en ont ». T’es un homme, tu veux tricoter ? Viens, on va te montrer pourquoi tu peux quand même rester un vrai mec ! Ce qui devient drôle, c’est que la description précise que le livre s’adresse aux personnes de « tout genre ».

Petite anecdote : j’ai commencé à préparer cet article (ok, j’ai eu l’idée…) en décembre dernier. Entre temps, cette chose est sortie, et je viens de la découvrir : « Manly knits ». Le tricot viril. Et la description est à pleurer : « les vrais hommes tricotent. « Manly Knits » est un guide de projets de tricots vraiment masculins ». Prouver encore sa virilité, tout le temps, comme si notre vie en dépendait. Même un simple loisir devient un enjeu de domination : je tricote mais je reste un mâle alpha. Greuah.

Visiblement, un homme serait donc incapable d’ouvrir un livre de tricot dont la couverture serait trop douce, trop pastel, trop colorée ou, pire, trop neutre. Ce qui est très intéressant sur cette question des livres, c’est que beaucoup de femmes s’éloignent des publications féminisées pour des raisons de sexisme, justement (les manuels d’informatique « pour les filles » sont un des exemples les plus pathétiques que j’ai pu voir), mais de nombreux hommes préféreront s’orienter vers un livre spécifiquement genré pour eux (à cela rien d’étrange, la virilité étant vendue comme nettement préférable à la féminité, et forcément plus sérieuse, donc gage de texte plus technique et de meilleure qualité. Et c’est difficile à infirmer quand, encore une fois, on voit les contenus « réservés aux femmes »…)

Bon là, je parle de tricot, mais ce qui se passe du côté du patchwork n’est guère mieux, comme on peut le voir « ici. » Arrivée en Harley, accumulation de clichés sexistes sur la virilité, la bière et les meufs… Sortez-moi de là.

Mais passons, je m’éloigne du sujet.

Pour en revenir à la vidéo, ce qui m’avait fait bondir en premier c’est le nom du site de l’invité : it takes balls to knit (« il faut des boules pour tricoter »). Il semble que le jeu de mots à base de boules soit très populaire parmi les hommes qui tricotent. Freud serait probablement fasciné par la question. N’est-ce pas. Cette fois, les aiguilles sont énormes, mais je suppose que toute analogie serait malvenue. Ce qui me rend triste, c’est que cette personne constate certains problèmes posés par les limites des genre, notamment lorsqu’il explique que, lorsqu’ils savent qu’il tricote, des gens lui demandent si il est gay, ou si il fait ça pour « choper des filles ». Des critiques (du moins, cela se veut comme tel, même si je ne vois pas tellement le drame d’être gay) qui se retrouvent dès qu’un homme sort des cases assignées (les hommes féministes connaissent bien ces réflexions). Mais hélas, au lieu de s’en servir pour comprendre pourquoi on lui fait ces remarques, il répond en critiquant une industrie « faite pour les femmes ».

Alors oui, il a raison sur ce point, mais les arguments laissent à désirer : « les fibres, les couleurs, tout est féminin ». Pour les fibres, je n’y reviens pas, j’ai fait un article là-dessus. Par contre je ne vois pas en quoi une fibre serait plus féminine qu’une autre, et spécialement la laine. Les pécheurs irlandais seraient bien étonnés. Quand au couleurs « féminines », c’est tout simplement ridicule. Les couleurs les plus répandues sont les couleurs naturelles (noir, blanc, les gris, les bruns…), et il y a également beaucoup de couleurs. Toutes les couleurs. Si le fait de proposer de la couleur « flashy » parle peut-être plus au femmes (dans leur logique sexiste), les couleurs naturelles n’ont rien de genrées. C’est assez dérangeant de demander à demi-mot le retrait de la couleur pour qu’un homme se sente à l’aise. A mon sens, il est plutôt positif de pouvoir contenter tous les gouts, sans exception. On est pas loin d’entendre parler de misandrie, alors que la laine est un monde assez vaste pour que tout le monde trouve son bonheur, dans la fibre de son choix (ou presque, comme pour les fils bio végétaux non colorés pour lesquels le choix est plus restreint, bien sur).

On apprend aussi que les vêtements unisexes sont « faits pour les femmes ». Peut-être est-ce une question de point de vue mais, par exemple, dans le cas des t-shirts unisexes, ils ne sont clairement pas adaptés à une morphologie féminine (et là, on parle des t-shirts de metal réservés aux homme, discrètement, hop là). Quand aux autres vêtements unisexes (je pense aux hoodies, jean’s basiques, n’importe quoi dans le genre), je les trouve effectivement neutres. Le neutre ne serait donc pas une option acceptable pour un homme, un vrai ?

Pourtant, on pourrait revenir sur les livres sur le tricot clairement orientés vers les femmes et adressés uniquement à elles, les émissions de tricots animées surtout par des femmes, on pourrait parler du packaging des aiguilles ou des pelotes, bref il y a effectivement des arguments valables pour évoquer cette industrie très féminine. Mais là, j’ai surtout entendu « tout n’est pas fait EXPRES pour moi, imaginez, il y a de la COULEUR ! Et pire, on trouve même des pelotes de mohair ! Non mais ça va pas ! » Il estime également que les modèles de tricot pour homme ne sont pas assez virils. Une fois encore, je pense au traditionnel pull aran des pêcheurs, mais au-delà de ça on trouve de nombreux catalogues/modèles pour hommes qui sont tout à fait masculins… Et c’est avec une misogynie crasse qu’il assène pourtant « je prends mon inspiration des tricots des femmes, mais j’aime tricoter des trucs pour les hommes ». Une femme est donc incapable de tricoter un pull/une écharpe/un bonnet assez viril, visiblement. Il doit donc, le pauvre, puiser dans cette inspiration mais en faire un truc « de bonhomme ». Je me demande donc décidément ce qu’est un vêtement assez viril, mais à part la combinaison d’Iron Man, je ne vois pas.

Bref, je vais arrêter là, il y aurait trop à dire sur l’ignorance et le sexisme ordinaire (Lacy qui s’extasie sur le fait que la plupart des designers connus soient des hommes en citant ce livre, par exemple, comme si c’était une bonne chose. J’ai compté, effectivement, 13 femmes sur 50 designers de mode. Démonstration écrasante de la misogynie dans le milieu de la mode, au sein d’un domaine qu’on considère pourtant féminin.). Mais c’est vraiment un cas d’étude intéressant. Parce que oui, il y a peu d’hommes qui tricotent, oui ils pourraient avoir une meilleure visibilité sans être ridiculisés, il y a aussi des choses à dire sur l’industrie genrée, etc… Mais tout ceci ne devrait pas être critiqué sans un minimum de connaissance des rôles genrés et du sexisme, parce qu’on voit très vite comme on dérive vers une critique précisément sexiste, donc à l’opposé de ce qui serait souhaitable, et un besoin absurde d’affirmer sa virilité, là-encore dans une logique contre-productive et non libératoire. Au contraire, une critique partant du patriarcat et ses conséquences permettrait de comprendre pourquoi on s’autorise/se refuse certains loisirs, et de pouvoir en profiter sainement, sans devoir perpétuellement jouer un rôle et, surtout, sans reconduire l’oppression. Mais il est possible que je sois simplement une hippie sectaire vegetarianno-depressive misandre, finalement. En tout cas, messieurs, si vous voulez tricoter ou crocheter, faites-le donc à la cool, comme eux :

Punks qui tricotent

Vous n’avez rien à prouver à personne.


Ethique et tic et laine

J’ai déjà évoqué les raisons qui me font aimer le tricot : pouvoir fabriquer mes propres vêtements, à mon gout, sans dépendre de l’industrie de la mode, flatte mon côté anticapitaliste. Mais c’est également une activité relaxante, qui permet de prendre le temps de se laisser vivre, et de rêvasser au doux son du "tic tic tic" des aiguilles qui s’entrechoquent… Bref, c’est vachement cool.

Cependant… Lorsqu’on fait au mieux pour vivre dans une logique vegan / développement durable, on est parfois un peu perdu. Déjà, la laine, ça vient du mouton, non ? Alors comment peut-on tricoter et être vegan ? Et si on n’est pas forcément vegan, mais qu’on veut un produit éthique ? Ces questions sont bien plus complexes qu’il n’y parait. Chacun a ses propres limites morales, il n’y a pas une seule façon de vivre "en accord avec la nature". Vegan (donc non-issu des animaux) ne signifie pas ecofriendly (bon pour la planète), mais ceux deux notions peuvent s’entrelacer. Alors, par où commencer ?
Listons les principales catégories de fibres : animales, végétales, synthétiques. Déjà, on peut voir que le mouton n’est pas le seul fournisseur de "laine" au monde. Et pour chaque "catégorie", certaines fibres sont plus problématiques que d’autres. Essayons de dresser quelques "profils" de trioteur-euse-s, pour tenter de s’y retrouver !

- "Je veux tricoter toutes les fibres, TOUTES, et constituer un fibredex !" <- Là, c’est facile : lorsqu’on s’autorise à tricoter n’importe quoi, le monde entier s’offre à nous. Cependant, il faut bien savoir que certaines fibres sont particulièrement non-éthiques (à mon sens) : lorsque la récolte de la fibre implique la mort de l’animal porteur, cela me semble être une limite minimum et très raisonnable, cf le possum ou le vison. Oui, il existe de la "laine" faite à partir de ces animaux, comme on peut le voir ici ou . La laine de vison n’a d’autre marketing que son côté "luxe", mais la laine de possum est défendue comme étant issue du massacre "nécessaire" des possums (qui tuent les kiwis.). Je peux concevoir le désastre écologique qui fait suite à l’introduction d’une espèce dans un nouvel environnement, mais, malgré tout, voir cette laine défendue comme étant presque écologique et bonne pour la planète me laisse un sale gout dans la bouche… Mais passons, je n’ai pas à tenter d’imposer mon éthique aux autres. Il me semble simplement important de savoir que certaines fibres sont plus "défendables" que d’autres. D’autre part, n’oublions pas la soie, qui est le plus souvent obtenue en tuant les chenilles du bombyx pour récupérer le cocon (il existe cependant des soies récoltées après l’éclosion de la chenille, inutile de dire que si je tricotais de la soie, elle aurait ma préférence !). Les insectes ne méritent pas moins de vivre que les autres. Pour finir, au nombre des nouvelles matières, on trouve des laines fabriquées à partir de lait (oui, du lait de vache). Là encore, c’est moralement discutable, dans la mesure où l’industrie du lait est indissociable de celle de la viande, et qu’il faut une quantité invraisemblable de lait pour faire une pelote de laine. Mais à part ces quelques exemples, si notre conscience ne nous rappelle pas à l’ordre, tout est possible.

- "Je veux tricoter des fibres animales mais sans faire -directement- du mal aux animaux !" <- Là aussi, c’est assez simple. La plupart des fibres animales tricotées sont prises sur des animaux qui, une fois tondus, vont simplement refaire leur pelage. On ne blesse pas "directement" les animaux pour la fabrication de laine. Cependant, on va faire beaucoup de mal à certains pour l’obtenir. Dans le cas du mouton, la majeure partie de la laine est récoltée en Australie et en Chine, des endroits où la protection animale est particulièrement "relative". Elevage intensif, manque de soin, traitements cruels (comme le "mulesing", consistant à découper de la chaire à vif sur les bêtes, sans soin, pour éviter l’infestation par les mouches à viande. Ne faites pas de recherche Google sans avoir bien compris de quoi il retourne, les images sont atroces)… N’oublions pas les chèvres, pour le cachemire et l’angora, les alpagas, le lapin angora (laine obtenue par épilation)… Ces animaux sont souvent tués lorsque leur rentabilité baisse, et l’industrie de la viande se trouve alors très liée avec celle de la laine. Donc si la récolte de la laine n’est pas douloureuse en tant que telle, n’oublions pas les conditions de vie des animaux qui nous permettent de l’obtenir.

- "Je veux tricoter des fibres animales éthiques !" <- Question complexe, selon les conceptions de chacun de l’éthique. Et éthique d’accord, mais pour les animaux ou les gens (deux possibilités heureusement non mutuellement exclusives) ?

On peut en effet soutenir des petits exploitants du limousin ou de Mongolie (avec de la laine de yak ou chameau ) en achetant leur laine, ou des causes humanitaires comme avec les femmes de Manos del Uruguay, Be Sweet et les femmes d’Afrique du Sud, ou Mango Moon et les Népalaises. Ces programmes sont humainement formidables, et donnent une occasion aux femmes de s’émanciper dans des régions où leurs conditions de vie sont parfois déplorables.

Si la laine animale la plus éthique c’est celle qu’on peut faire chez soi, avec des animaux qu’on aime, garde jusqu’à leur belle mort et traite du mieux possible, c’est aussi la plus difficile à obtenir (un alpaga ne tient hélas pas sur ma terrasse). Certaines personnes font de la laine à partir des poils brossés de leur chiens et chats, mais cela demande de la patience, même si le résultat est superbe (comme on peut le voir avec ce châle en poils de Samoyede ! Il me faut un toutou poilu. Vraiment.). Il faut donc croire sur parole les petits élevages locaux, si possible, ce qui n’est pas toujours facile à trouver. Sur internet, on peut consulter les sites de Juniper Moon Farm, Thristle Cove Farm, ou the New Lanark organic wool spinners (qui vient également en aide à cette vieille ville d’Écosse). Je ne doute pas qu’il existe de nombreux petits exploitants français qui pourraient entrer dans cette catégorie, mais hélas, je ne les connais pas. N’hésitez pas à partager des liens !

- "Je ne veux pas exploiter les animaux, mais je n’ai pas beaucoup d’argent" <- On le sait, les produits marketés "bio", "écolo" et compagnie sont souvent gonflés au niveau du prix (sans que cela soit forcément justifié). Donc comment faire quand on a envie de profiter du plaisir du tricot sans se ruiner et sans faire de mal aux bêtes ?

On peut tricoter des accessoires avec des matériaux originaux, comme la simple ficelle. Pourquoi pas ? Un petit panier en ficelle tricotée, c’est tout à fait charmant. L’important, c’est d’avoir de l’imagination.

On peut recycler. Ma grande passion ! Chez soi, on peut réutiliser des matières souples (comme je l’ai souvent vu pour les sacs en plastique) pour fabriquer toutes sortes d’accessoires, ou ses propres vêtements. Si les marques comme Hoooked font fortune avec le Zpagetti en recyclant les chutes de tissus issus de l’industrie et en les vendant à prix d’or (au moins), il est tout à fait possible de faire pareil avec ses vieux t-shirts ! Un tuto ici vous expliquera clairement comment faire. Certes, on est plutôt dans le crochet et les accessoires pour la maison (impossible de se faire un pull avec ça…), mais c’est parfaitement ludique et écofriendly, surtout dans un monde où on jette ses vêtements à chaque nouvelle saison. Et on peut utiliser d’autres pièces de tissu, comme un vieux drap en flanelle (Un drap = un tapis tout neuf pour ma salle de bain, confortable et moelleux. La perfection). Il vaut mieux utiliser des matières simples comme le pur coton et le jersey, les tissus synthétiques risquent de s’effilocher. On peut aussi trouver des fils plus classiques en vêtements recyclés, qui peuvent devenir de nouveaux vêtements, comme la laine de RSK Greenshop, la Recycline de Bergere de France, la Revive de Katia ou la gamme "Plassard Nature" chez Plassard, avec Coton Recycle ou Ecotweed. Attention, des fibres animales entrent parfois dans la composition. Si vous refusez totalement d’utilisez de telles fibres, même recyclées, vérifiez au cas par cas ce qu’indique l’étiquette ! Notons aussi que certaines marques, comme Be Sweet évoquée plus haut, produisent des fils issus du recyclage, illustrant ainsi parfaitement l’intersection des différents critères moraux. Création Mohair propose également des pelotes issues du recyclage des saris indiens (en fil ou bande de tissu). Acheter du fil recyclé, c’est aussi encourager les marques à en produire ! Une bonne façon de s’inscrire facilement dans une logique de développement durable. Enfin, on peut tout bêtement récupérer le fil de vieux pulls dont on aime plus la forme, par exemple (tuto à venir, plus tard).

On peut, d’autre part, utiliser des fibres synthétiques (acrylique, polyamide…). Bon marché, elles sont issues de l’industrie pétrochimique. Ces laines sont généralement douces et souples, faciles à trouver, bref un moyen accessible de s’adonner à son petit plaisir sans faire souffrir les bêtes. Attention, je ne dis pas que c’est une solution parfaite, mais dans le cadre de notre profil, leur utilisation est compréhensible.

Enfin, on peut utiliser du coton. On trouve facilement des pelotes 100 % coton bon marché, de quoi tricoter sans trop culpabiliser. Un produit biodégradable (contrairement aux fibres synthétiques) et sans souffrance animale, un must quand notre budget fond.

- "Je ne veux utiliser que des fibres végétales, c’est ma seule exigence !" <- nous avons donc évoqué le coton, mais il existe bien d’autres fibres végétales ! Au nombre des fibres les plus courantes, on peut compter le chanvre, le lin (Pur, comme ici) ou le bambou, souvent mélangés dans des proportions variables (Comme la Linda de Woll Butt ou la Linen de Katia, le fil Phil Thalassa de Phildar, coton – Lyocell – algues, ou encore le fil Ambre de Cheval Blanc, bambou-coton ). N’oublions pas des fibres plus exotiques, comme la fibre de banane ou de soja. Les possibilités sont presque infinies !
Tout cela est bien beau, et on a presque l’impression qu’on peut facilement trouver des produits parfaitement écofriendly -parce que- végétaux. Mais hélas, c’est un peu plus compliqué que ça…

- "Je veux des produits 100% végétaux et parfaitement écofriendly." <- Et voici maintenant le profil le plus complexe. Pourquoi ? On va éviter certes les fibres animales et synthétiques (ces dernières présentent dans beaucoup de fils végétaux pour ajouter, par exemple, de l’élasticité), mais également être regardant sur les fibres végétales classiques. En effet, la culture du coton, par exemple, est extrêmement polluante, et consommatrice d’eau. La viscose du bambou est réputée pour être produite à l’aide de produits très polluants, et les fibres issues du soja ou du maïs viennent souvent de restes des cultures OGM. Mais alors, me direz-vous, que reste-t-il à la fin ? Le champ des possibilités est certes devenu un jardinet, mais tout n’est pas perdu. Tout d’abord, parce qu’on peut faire très attention et choisir des fibres effectivement bio parmi celles déjà citées (Le coton bio est maintenant assez simple à se procurer, comme le Coton Nat de Fonty, de fabrication française, ou même chez Bergere de France avec leur Cotons Nature Roc).
Le lin et le chanvre sont, quant à eux, des plantes faciles à cultiver dans un environnement comme le nôtre, et ont un faible impact écologique. De plus, grâce à une production locale, on limite aussi la pollution due au transport (Voir la laine bio "chanvre et coton" de chez Création Mohair, ou leur lin français). D’autres fibres, comme la banane, peuvent être fabriquées en limitant leur impact écologique Plus original, l’ortie se tricote, elle aussi. Et n’imaginez pas que "ces écolos sont prêts à inventer n’importe quoi" : au Moyen-âge en France (et bien longtemps avant, ailleurs), on filait déjà l’ortie. Enfin, le Lyocell est réputé réutiliser 98 % des produits (essentiellement non-toxiques) utilisés lors de sa fabrication, minimisant au maximum son impact écologique.
Le confort de ces différentes fibres est, cependant, difficile à estimer. Certains fils sont proches de la cordelette, surtout en cas d’utilisation de la fibre pure, d’autres travaillés pour être utilisés en vêtements. Il faut voir au cas par cas, selon l’utilisation souhaitée. De plus, certaines matières (notamment le chanvre et le lin) sont réputées offrir une bonne isolation, et donc un très bon confort thermique en hiver.

En résumé : quelle laine acheter ? Faut-il se vêtir uniquement de lin ? Le but de cet article n’est pas de culpabiliser et/ou reprocher l’utilisation de différents types de fils (bon, ok, à part peut-être le vison… Désolée, il y a des limites). J’ai tenté ici de proposer à chacun, selon ses codes moraux et ses moyens, des matières/fibres qui lui correspondent, et ce, sans jugement. Je trouvais simplement important de montrer que, selon notre "profil", on trouvera toujours quelque chose à tricoter, même quand on est particulièrement exigeant ! Hélas, certaines personnes ne savent tout simplement pas qu’il y a tant de possibilités, et refusent de s’intéresser au tricot par refus d’exploiter les animaux. J’espère que vous êtes maintenant convaincus que c’est un loisir qui peut être tout à fait respectueux de leurs vies, et également de l’environnement. J’espère que vous oserez maintenant vous lancer !


Bienvenue dans notre nouvel épisode des « petites oppressions quotidiennes ». Aujourd’hui, parlons un peu des geeks et autres nerds (« ho non ») mais pas trop de sexisme (« ah, ouf. »). Souvenez-vous, si vous tournez gentiment autour de la trentaine, comment on représentait les nerds dans les années 80-90 (avant que l’on commence à deviser de « cékoiungeek et cékoiunnerd ») ici ou là. Pas tellement glamour, ni très valorisant. Les groupes de geeks étaient, en effet, vus comme des gens (hommes blancs…) « bizarres », qui ne faisaient aucun effort pour entrer dans la norme et/ou ne pouvaient pas malgré leurs efforts. La culture dominante étant toujours celle de la facilité, avoir des centres d’intérêt perçus comme « trop intellectuels » est bien souvent marginalisant.

On comprend alors que le pas entre « non-conforme à la normalité » et « inadapté social » était aisé à franchir. En effet, si tu (toujours en tant qu’homme cis blanc, j’y reviendrais) ne fais aucun effort pour participer à la culture viriliste environnante, c’est -forcément- que quelque chose cloche chez toi. D’autre part, en ajoutant à ce « problème » une inculture vis-à-vis des handicaps tels que l’autisme, ou le syndrome d’Asperger, le mélange était rapide à faire : le geek est devenu dans l’imagerie populaire cette personne très douée en math et/ou science et/ou informatique, au comportement social constamment inapproprié, et donc isolé (tout ça en invisibilisant de nombreuses personnes victime de handicap au passage, tant qu’à faire). Qu’importe que, de tout temps, les personnes aux loisirs proches se soient regroupées, donc ont toujours eu une vie sociale (du moins dans des communautés assez importantes, dans un collège de 300 personnes, c’est parfois plus délicat). Pour résumer : tu ne fais pas de foot avec les potes le dimanche, tu n’as pas de vie sociale. Si ta vie sociale ne correspond pas à ma vision d’une vie sociale saine, elle n’existe tout simplement pas. Pourtant, il faut bel et bien connaître du monde pour organiser une partie de D&D !

Résultante de toute discrimination : l’opprimé se rebelle. Dans le cas des nerds, la colère se manifeste par un élitisme culturel/intellectuel, excluant les personnes moins chanceuses/instruites (vues souvent comme les oppresseurs), et par l’appropriation des stigmates qu’on leur a longtemps attribués. C’est ainsi que la fierté de la phobie sociale, entre autres, se développe (ainsi que le mépris de classe). Mais si, vous avez forcément entendu « j’suis trop un-e no-life, j’ai passé la nuit sur WoW ». Le problème, c’est que l’appropriation de stigmates au sein d’un groupe social privilégié (j’y reviendrais) ne donne pas forcément lieu à une analyse sociale, et il faut être en dehors (dans un autre groupe social) pour le remarquer. Et si une féministe lançant un « t’as raison, je suis une mal-baisée » va clairement s’inscrire dans une logique de second degré, la personne qui évoque son « no-lifisme » peut l’évoquer très serieusement, d’une part, et tout à fait fière d’autre part. Hélas, c’est aussi en partie là que la culture sexiste trouve ses racines (à être traités de « sous-hommes » ou de « gays », la réaction est parfois l’affirmation absurde de sa virilité virilement virile…).

Pourquoi avoir dit que les geeks font partie d’un groupe social privilégié, alors que je parlais de leur oppression juste avant ? Si on revient sur l’image traditionnelle des nerds, on remarque le plus souvent : des hommes blancs, cis, hétéro (même si un cliché de solitude sentimentale leur colle aussi à la peau), et de classe au minimum moyenne aisée. Cette définition est précisément celle de la catégorie de personnes située tout en haut de l’échelle sociale, celle qui ne se définit tout simplement -pas- en règle générale. C’est pour cela que, lorsque qu’on parle d’oppressions avec des personnes se définissant « geeks », elles réagissent souvent mal et refusent d’admettre leurs privilèges : elles aussi ont souffert, parce qu’à l’école les gens étaient méchants avec eux ! Certes, c’est fort probable. Mais il faut bien comprendre que les privilèges sociaux n’ont rien à voir avec la souffrance individuelle (j’ai d’ailleurs idée que c’est le choc de découvrir que tout n’est pas rose malgré cette appartenance qui traumatise de nombreuses personnes…), et nier les autres oppressions sur la base de notre souffrance est dangereux. On ne le dit jamais assez, mais souffrir n’empêche pas d’opprimer (Les gays misogynes, ou même homophobes, existent bien. Les oppressions intégrées ne sont pas un mythe). De plus, être opprimé pour ses choix de loisirs est très facilement contournable (bien que non-souhaitable, on est d’accord). Si vous ne souhaitez pas être vu comme « geek », il suffit de n’en rien dire. Mais ce qui est le plus parlant quant au privilège social des geeks, c’est précisément ce mot. Ce mot qui est la seule définition particulière de ces personnes. Ainsi, pour la société, une femme est -avant tout- femme, une lesbienne sera une lesbienne, etc… Bien entendu, les catégories sociales sont cumulables, telle une tour de Jenga (comme une lesbienne Noire, par exemple, cumulera les oppressions liées à ses deux « spécificités », spécificité dans le sens « hors de la norme socialement définie »)(Et oui, une autre parenthèse pour évoquer Navo et son héros « normal », « normal » étant un homme blanc cis hétéro. Parlant.) Bref, la définition nerd/geek comme classe « opprimée » est une définition de dernier recours lorsque toutes les autres catégories ne s’appliquent pas. Attention, je n’explique pas ça pour faire un concours de « moi, j’ai la plus grosse oppression ». Certains ont vraiment beaucoup souffert de leur différence, et ont pu être harcelés (parfois violemment, phénomène du mouton noir) (je vous envoie sur Google pour apprendre ce qu’est l’ijime et comme ce schéma est récurrent). Ce que je dis, c’est qu’il s’est développée une fierté particulière autour de l’identité geek, autour même des mots « geek » et « nerd », au départ par révolte, et ensuite en excluant les autres, ceux qui appartiennent à d’autres catégories sociales et ne peuvent donc être des « vrais geeks » à cause de leurs autres préoccupations (sans hélas comprendre que se consacrer à 100% à la « souffrance geek » est déjà un énorme privilège en soi).

Cette fierté a encore étrangement cours, peut-être plus que jamais, alors que les geeks d’hier (surtout les mordus d’informatique) sont la norme d’aujourd’hui. En effet, l’évolution des technologies et leur intégration dans la vie quotidienne a rendu les geeks incontournables, et même désirables (on ne compte plus les articles sur la sexitude des geeks et le fait que c’est ce que désire une femme moderne) (oui, dans cet ordre, nous vivons après tout à hétéropatriarchie-land). Quand le top de la réussite sociale est représenté par Tony Stark, il devient difficile de justifier d’une stigmatisation particulière. Mais pour des raisons de passif ou d’expérience, les choses n’ont pas tellement bougées sur ce point, et peu de personnes se rendent compte du poids/de la grande présence de leur parole, sur Internet par exemple.

Pour faire le lien (oui, je me suis un peu perdue en cours de route…) avec le thème de base de l’article, quand on me parle très sérieusement de phobie sociale alors qu’on a un groupe d’amis tout à fait normal et soudé, j’ai comme une envie de parler de validisme. Même si tout le monde n’admet pas l’existence de la phobie sociale, il faut bien admettre que le « profil » existe : peur extrême du jugement et d’être détesté, qui conduit à s’isoler et/ou ne plus rien faire qui pourrait nous exposer au dit-jugement. Chacun vit son anxiété différemment, mais je vais évoquer mon cas…

Suite à différents événements survenus durant mon enfance/adolescence, j’ai développé un SPT à multiples « couches ». Sans entrer dans tous les détails (Wikipedia est votre ami), on retrouve dans les symptômes l’évitement affectif, qui est, en gros, la construction d’un bunker autour de ses sentiments pour éviter d’être émotionnellement touché, et conduit assez naturellement à l’isolement social. Pendant longtemps, je n’ai pas eu le choix et supporté la souffrance de la vie en groupe (pendant la scolarité, par exemple…), mais j’ai tout fait pour pouvoir y échapper. Le problème, c’est que si certains points particuliers de mon comportement s’améliorent en vieillissant, d’autres se sont nettement dégradés. Ainsi, si je pense avoir moins de réactions « bizarres » face à des gens, la peur du jugement s’est faite de plus en plus présente au fil des années, sans que je ne m’en rende compte, et est passée du refus de jouer en groupe dans un MMO à la peur de parler à toute personne inconnue (peur de ne pas être comprise, et si j’ai un peu d’estime pour cette personne, peur d’être ridicule/detestée…). C’est en partie en réaction à ce phénomène que j’ai ouvert un compte Twitter à l’époque, pour me forcer un peu à communiquer. Bien entendu, je ne l’ai pas mis en avant parce que c’était déjà très confus pour moi, mais j’ai rapidement abandonné : trop d’anxiété. Je lis donc le plus souvent en silence, et mes envies d’intervenir tombent très vite à l’eau (je passe tellement de temps à trouver « la » bonne phrase que j’ai peur qu’il soit bien trop tard au moment de parler, par exemple). Vu comme ça, ça peut sembler risible. Mais j’ai de moins en moins d’amis au fil du temps, en partie parce que je ne sais plus interagir avec eux, en partie parce que je ne suis sans doute pas assez « intéressante » ou normale pour eux (je ne suis pas le genre d’amie pour qui on bouscule son emploi du temps si elle a besoin de parler, par exemple, en grande partie parce que je suis incapable d’exprimer mes besoins), et la moindre micro-interaction avec un-e inconnu-e provoque une vague de stress. Et par « stress », il faut plutôt entendre « panique ». Si c’est difficile à expliquer, ça l’est encore plus à vivre. Alors là, sur mon blog, je parle beaucoup (bien que rarement). Mais c’est très simple à expliquer : il n’y a pas de confrontation/dialogue direct. Si quelqu’un avait envie de réagir à un article, il lui faudrait me mailer/poster un commentaire, que je pourrais lire au calme, puis répondre, etc… Sans instantanéité, c’est beaucoup plus facile à gérer émotionnellement (même si chaque post me semble, après coup, totalement stupide/lamentable, et que je me fais violence pour le laisser en ligne…). Enfin là encore, quand je dis facile ça implique aussi des nuits blanches d’appréhension : est-ce que je n’ai pas trop dit n’importe quoi ? Et comment vont-ils comprendre ce passage ? Est-ce que c’est assez clair ? Sans oublier les multiples révisions. Au moment où j’écris ce passage, l’article en est déjà au moins à sa 12ème.

Bref, pour moi, « no-life » n’est pas une blague. Être physiquement ou émotionnellement seule n’est pas une fierté, c’est une souffrance. Voir des gens parfaitement équilibrés et socialement à l’aise parler en plaisantant de leur « absence de vie » est une baffe. Si eux n’ont « pas de vie », il me reste quoi ? J’aimerais vraiment ne pas me poser toutes ces questions, échanger naturellement avec les autres, mais je ne peux juste -pas-. Et croire que c’est une question de volonté, c’est également du validisme. Se forcer à souffrir pour « s’habituer » c’est du masochisme, en général il est plus naturel d’éviter la source de ladite souffrance. De plus, on peut passer une vie à souffrir sans jamais s’habituer.

Autre conséquence de l’appropriation de l’inadaptation sociale par les geeks, la plus vicieuse, c’est l’invisibilisation des véritables victimes. Les mots ont une importance, et leur définition évolue en fonction du contexte social. Une personne qui s’approprie haut et fort une maladie/un handicap en devient un représentant et peut participer à un glissement sémantique du terme. Lorsqu’il le fait « pour la blague » ou « parce que j’aime pas tellement bien beaucoup les gens », c’est toutes les personnes incapacités qui perdent leur droit de parole. Il est déjà difficile de faire entendre sa voix (surtout avec ce type de problème…), alors quand tout l’espace est occupé par des personnes qui n’ont pour préoccupation que la revendication d’un cliché pour justifier leur appartenance à un groupe social, nous n’existons tout simplement plus aux yeux du monde.

Alors oui, j’entends bien, la question de la revendication « no-life » déborde des « vrais » groupes de geeks. Mais, hé, si c’est devenu cool de se revendiquer geek, et donc no-life, c’est bien qu’il y a une raison. Comme par exemple, le fait d’ériger la culture geek comme un incontournable de coolitude.

J’espère que ce post ne sera pas compris comme une dénonciation de « fake geek » ou autre. J’insiste bien sur le simple fait que revendiquer une incapacité lorsqu’on ne la connait pas, par contre, c’est du validisme. On peut tout à fait être geek ET phobique. Seulement, la phobie sociale ne fait pas partie du package par défaut, donc il faut penser aux gens qui en souffrent vraiment avant de se l’approprier (fonctionne aussi avec l’autisme, la schizophrénie, et toute autre maladie/condition…).

PS : j’ai conscience que ce post est brouillon, mais le sujet évoqué est très sensible, et j’ai du mal à en parler correctement. Désolée, le prochain sera meilleur.


TW : évocation de l’esclavage

Je n’aime pas parler de racisme. Je suis blanche, et je lis assez souvent des féministes non-blanches pour comprendre le problème de l’appropriation de la parole. Cependant, je n’ai vu que très rarement (deux fois en creusant vraiment) des articles sur le sujet, jamais en français, et toujours écrits par des blanches. Je vais donc faire de mon mieux sur cet article, qui me met, je l’avoue, un peu la pression. Si je suis maladroite dans une formulation ou que je dis carrément une bêtise, n’hésitez pas à me le signaler. Fin de l’avertissement, place à l’article.

Le titre de cet article aurait dû être "Racisme et quilting", mais la plupart des gens sont plus familiers du terme "patchwork". Pourtant, dans leur forme actuelle, ces deux techniques sont généralement utilisées ensemble sur un même projet. En effet, le terme "patchwork" décrit la technique utilisée lorsqu’on crée un motif en utilisant des petits bouts de tissus ( comme ici ), alors que le quilting consiste à assembler, à l’aide d’une couture fantaisie ou de broderie, plusieurs épaisseurs de tissu entre elles, comme (le plus souvent) le patchwork dessus, du molleton au centre, et un tissu au fond (avec ce type de résultat ) A ces deux techniques, il convient d’en ajouter une troisième, très courante, qu’est l’appliqué (comme son nom l’indique, il s’agit de découper une forme précise de tissu, et de l’appliquer sur un tissu en le maintenant à l’aide d’une couture en bordure du motif, comme ces petites fleurs ) En général, on utilise l’appliqué pour des formes complexes, et le patchwork pour des formes géométriques simples. Comme je le disais, ces techniques, et donc leur histoire, s’entremêle depuis très longtemps, ce qui fait que, malgré leurs différences, on les considère souvent comme les branches d’un même arbre, en leur donnant une histoire commune.

Et justement, parlons d’histoire. Lorsque j’ai commencé à m’intéresser à l’histoire des arts textiles, et en particulier à celle du patchwork, quelque chose m’a choquée : la plupart des sources "basiques" que j’ai consulté laissaient une ligne ou deux pour dire qu’ils viennent "de là-bas à l’est, quelque part en Etrangie", avant de bien vite passer à l’histoire européenne et américaine. Il faut admettre que lorsqu’on pense "patchwork" on pense surtout "angleterre on-sait-pas-quand-disons-époque-victorienne" et "guerre civile américaine". J’aimerais donc insister un peu sur l’histoire ancienne, et tenter de lui rendre justice.

Ce qu’il faut savoir, en premier lieu, c’est qu’il est difficile d’avoir des certitudes quant à l’origine "précise et absolue" du quilting ou du patchwork, car le tissu est très difficile à conserver (contrairement, par exemple, à des poteries). Néanmoins, on en retrouve des traces anciennes à plusieurs endroits du monde : en Egypte, par exemple, dès 3400 avant JC, ou en Chine, dans des tombeaux de la dynastie Zhou, entre -100 et 200 Ap. J.-C.. Un morceau de tissu quilté datant de cette époque et trouvé en Chine est visible sur le site du musée Victoria and Albert.Ce qui est certain, c’est que, très tôt, ces techniques ont eu une utilité esthétique tout autant que fonctionnelle. En effet, si en Europe on a longtemps utilisé le "rembourrage" pour des vêtements pour des raisons purement pratiques (comme, par exemple, pour amortir le poids et les frottements des armures des chevaliers), on retrouve en Chine des chaussures de feutrine quiltée (entre 400 et 1000 après J.-C.) dont il est clair que le motif est avant tout décoratif (observez bien la deuxième photo). Côté patchwork pure, nous pouvons admirer ce fragment magnifiquement découvert en chine, et datant des 8 à 9ème siècles. C’est très certainement pendant les croisades que les occidentaux ont découvert ces techniques, déjà parfaitement maitrisées comme le montre cet original chapeau égyptien (entre 1000 et 1400), composé de laine, de papier et de lin.

Je pourrait m’arrêter là, et dire qu’une fois le patchwork importé, il s’est "épanoui" en occident, comme on le lit souvent. Mais il a fort heureusement continué à vivre et se développer ailleurs, comme le prouve cette (maigre) sélection, que je ne résiste pas à vous montrer :
Bannière égyptienne en appliqué, Fin 13ème -début 14ème siècle
Fragment égyptien en appliqué, 14ème siècle
- Autre fragment égyptien en appliqué, du 14ème siècle, de toute beauté
- Chapeau égyptien quilté, entre 1250 et 1500
Fragment iranien de soie patchée, 13-14ème siècle
- Patchwork complet chinois, 13-14ème siècle
- Autre patchwork chinois du 14ème siècle

Photo de patchwork chinois du 14ème siècle

J’aimerais maintenant ouvrir une parenthèse sur le sashiko. En effet, cette "branche" de l’arbre "patchwork" est rarement évoquée, car elle s’est développée dans une direction différente. Pourtant c’est un cas d’étude intéressant : en effet, comme partout à une époque encore loin (du gâchis) de la consommation de masse, le tissu était une denrée suffisamment rare pour qu’on fasse de notre mieux pour la faire durer, surtout dans les classes les plus pauvres de la population. En occident, d’ailleurs, les vêtements patchés sont très tôt devenus le signe distinctif des pauvres, comme on peut le voir parfois sur des enluminures (Par exemple celle-ci, fin 13ème- début 14ème siècle). Au Japon, une technique particulière s’est donc développée autour de cette problématique : le sashiko. Il s’agit d’une technique de broderie aux avantages multiples : lier entre eux différents tissus, assembler plusieurs épaisseurs, renforcer le tissu. D’une fonction surtout utilitaire, elle permettait également un peu de fantaisie (comme on peut le voir sur cette photo, à droite

Vêtements japonais en patchwork

Si le sashiko semble avoir été largement utilisé après le 17ème siècle, Cynthia Shaver nous dit, dans " Textiles in Daily Life: Proceedings of the Third Biennial Symposium of the Textile Society of America" (Septembre 1992) : "Parmi les textiles au sein du Shoso-in, le dépôt impérial construit aux alentours de l’an 752 pour préserver des milliers d’objets d’art et autres possessions de l’empereur Shomu, se trouve un motif "montagne distante" datant du 8ème siècle, se trouvant sur une robe de moine et arborant des points de devant faits de soie violette. Ces points de devant sont superflus par rapport à la structure de la robe. Il s’agit d’une expansion d’une robe rituelle plus ancienne, où les points ont évolué au point de perdre leur fonction de base de renforcer et de joindre des morceaux de tissu, mais furent gardés pour conserver l’apparence originelle d’une "robe en haillons". C’est le plus vieil exemple de Sashiko existant au japon." Ainsi, d’un problème identique (allonger la durée de vie des textiles), des solutions différentes ont vu le jour à différents endroits du globe. Le sashiko moderne est une technique de broderie décorative sur une seule épaisseur de tissu, si possible de couleur indigo traditionnel et avec un fil blanc (exemple ici), mais elle se fond très souvent dans des projets mêlant broderie et patchwork (comme on peut le voir sur ces exemples)

Alors, pourquoi parler de tout ceci, faire un petit tour du monde et ressortir ces vieilleries ? Comme je le disais plus haut, je ressens une sorte de frustration depuis que je m’intéresse aux arts textiles, et en particulier à leur histoire : ce que me crient la plupart des articles concernant cette histoire est une absence, le manque d’exemples et d’explications sur les premiers acteurs, les variantes dans d’autres pays… J’ai chaque fois l’impression de lire une histoire édulcorée "pour les blancs", qui oublie des trésors (que je ne pouvais garder pour moi après les avoir trouvé). Pourquoi parler d’histoire si c’est pour en enterrer la moitié, que dis-je, les trois-quarts, simplement parce que "c’est loin, on s’en fout" (et un petit peu "’pis en plus c’est pas des blancs"…). Je ne parle pas forcément de malveillance, mais plutôt d’une vision javellisée du monde qui se reproduit d’elle-même. Une fois écrite, simplifiée, elle est plus facile à propager. Mais moi j’ai envie d’en savoir plus, et même si je sais que l’histoire moderne du patchwork s’est surtout faite aux Etats-Unis et qu’il faut en parler, je n’aime pas avoir l’impression qu’on ne doit surtout parler -que- de ça. Cet article est donc en partie une tentative de partager un peu l’autre partie de l’histoire, celle "avant les américains", celle dont j’ai l’impression qu’on la jette à la mer à chaque fois, comme si, finalement, ça n’était pas ce que les gens voulaient lire. Bien entendu, si vous êtes un peu renseigné sur le racisme institutionnel, vous êtes en terrain connu : l’histoire retravaillée par les blancs, destinée aux blancs, c’est un grand classique. Mais c’est justement parce qu’il touche également des sujets aussi "triviaux" que le patchwork qu’on voit à quel point ce racisme est méticuleux et exigeant : il n’oublie rien.

Et ne pensez pas que je me suis lancé dans cet article uniquement pour me plaindre d’un "pauvre petit oublie tout petit de rien du tout". Même si, à mon sens, accepter d’"oublier" une partie de l’histoire parce qu’elle est trop ancienne/lointainte/que sais-je c’est prendre le risque que cela se reproduise. Et justement, c’est de cela que je voudrais parler (brièvement) : c’est déjà le cas.

Lorsque j’ai commencé mes recherches pour écrire cet article, je suis tombée sur un livre très intéressant : "Facts & Fabrication – Unraveling the History fo Quilts & Slavery", de Barbara Brackman. Le sujet l’a tellement interpellé (je n’avais jamais rien entendu ou lu à ce propos, et n’y avait bêtement jamais pensé) que j’ai immédiatement acheté le livre. Madame Brackman y propose un patchwork complet, autour de la thématique de l’esclavage, mais surtout de nombreux témoignages de personnes vivant à l’époque, esclaves surtout, autour du patchwork et plus largement de la couture. Ce livre m’a fait découvrir des choses que j’ignorais concernant la vie de ces personnes dans ce contexte, sans tomber dans un pathos superflu. Des faits, simplement, toujours sur le sujet. Seule leur véracité rend la lecture parfois difficile. Et justement, quels sont ces faits qui nous préoccupent, ici ? Les esclaves ne s’occupaient pas seulement des travaux dans les champs, et plus largement des travaux très physiques. Certains travaillaient dans les maisons, et on donnait parfois aux jeunes filles/jeunes femmes les travaux de couture. Les maitresses blanches donnaient leurs directives pour avoir un joli quilt, sans se préoccuper des tâches ingrates telles que, mettons, toute la fabrication. Ceci a donné lieu à des rumeurs, que Barbara Brackman prend avec de nombreuses précautions, comme la possibilité de lire dans un quilt un plan d’évasion. Elle explique qu’il n’y a aucune preuve historique que ceci soit vrai, et semble ne pas y croire. En revanche, elle évoque les preuves concrètes de la fabrication de quilts par les esclaves (comme celui-ci, nommé "Yellow Bill", datant de 1852), liste des témoignages, et ne laisse planer aucun doute sur le rôle des esclaves dans la conception de nombreux patchwork. Certes, cela semble évident à priori, mais ça n’est pas un sujet facilement évoqué. C’est même tout le contraire : ce domaine est presque devenu la chasse gardée des "femmes au foyer blanches américaines" depuis une époque récente, et évoquer le rôle des esclaves (puis de leurs descendantEs) dans l’évolution de cet art ne semble pas plaire. Et pourtant, cette trace est évidente : comme le souligne madame Brackman, de nombreux "blocs" couramment utilisés de nos jours portent des noms comme "l’étoile de tante Dinah", "tante Jerusha", "la chaine de tante Melvernia"… Comme elle l’explique, ces noms peuvent concerner une vraie tante, liée par le sang, mais ce mot était souvent utilisé pour parler aux femmes noires. En effet, on utilisait pas "madame" pour s’adresser à elles, et "tante" était un surnom très courant. De plus, ce type de prénoms est fréquemment retrouvé chez les femmes noires américaines.

Je trouve incroyable que tout ce pan de l’histoire soit simplement passé aux oubliettes. Personne n’en parle, à part peut-être quelques papiers académiques pointus, et ce livre. Et pourtant c’est un morceau énorme de l’histoire du patchwork, et la totale réappropriation par les blanches n’est pas si récente que ça. Cette photo date des années 1930 :

Groupe de femmes Noires en train de quilter

(ça n’est pas évident, mais la légende indique que ces femmes fabriquent un quilt), et celle-ci est récente, 2010 :

Convention de patchwork - 2010

Cela donne l’impression que les femmes afro-américaines ont été évincées de cette sphère, purement et simplement, après avoir été des outils bien utiles et même avoir fait évoluer le patchwork.

Pour finir, j’aimerais revenir sur les messages politiques dans le craft. J’en parlais la dernière fois, et voilà une occasion d’évoquer le revers de la médaille : les idéologies haineuses et fascisantes utilisent aussi les mêmes outils pour s’exprimer. J’ai ainsi découvert, sans surprise hélas, certains quilts fascistes/racistes/haineux conservés dans les musées. Mais attention, certaines pièces -à priori- sans équivoque peuvent pourtant induire l’observateur en erreur, tel ce quilt composté de nombreuses swastikas mais datant de 1914, bien avant l’adoption de ce symbole par le parti nazi, ou celui-là probablement plus ancien encore.

Mais il y a bien des manières de faire passer ses idées à travers l’art, avec plus ou moins de subtilité. Ainsi, au rayon "peu subtil" on trouvera ce quilt véritablement nazi, sans aucun doute sur la signification grâce, entre autre, à sa date de fabrication (1935). Remarquable également, ce quilt créé pour lever des fonds pour le Ku Klux Klan du Michigan (une manière très commune de lever des fonds à l’époque, en l’occurrence 1926) Si le patchwork en lui-même n’a rien de notable, il est même plutôt simple, c’est dans les cases blanches qu’il faut regarder : beaucoup de noms, ceux des gens ayant donné de l’argent, mais il faut surtout observer la case "C5" (si on imagine un découpage type "bataille navale") : on peut y lire Chicora (le lieu de création), KKK, 1926. Et pour lever tout doute éventuel, en case "D6" on peut voir une broderie représentant un cavalier de blanc vêtu et portant une croix. Pour terminer, évoquons l’histoire étrange de ce quilt. Là encore, rien de notable, et pas l’ombre d’un texte. Pourtant, il était accompagné d’une note lors de son don au Yakima Valley Museum : "Vous ne voulez peut-être pas de cette information, mais je vais l’écrire quand même, au cas ou vous changeriez d’avis. Les parties blanches du quilt ont été confectionnées à partir des masques allant avec les robes portées par les membres du KKK, ou Ku Klux Klan. L’état de Washington, à l’époque, était débordé par cette organisation. Certaines grosses huiles des forces de police de Puyallup étaient des membres importants et semblaient être les têtes pensantes de la loge". La note n’explique pas pourquoi ce tissu a été utilisé, donc il ne vaudrait mieux pas en tirer trop vite des conclusions, mais il semble probable que pour utiliser un tissu d’une telle origine et le préciser, il faut partager certaines idées avec ce groupe (même si l’auteur de la note n’est peut-être par l’auteur du quilt). Pour finir, les idées racistes n’ont pas besoin de grands symboles pour se perpétuer, et l’utilisation d’un simple stéréotype est déjà raciste, comme on peut le voir sur ce quilt nommé "Tante Jemima" L’appliqué représente une femme noire, et se reproduit à l’identique sur toutes les cases. Le motif est lui-même simpliste, et même cliché (la "grosse et gentille mama noire", avec son tissu sur les cheveux…), et la répétition identique de ce motif donne l’impression que toutes les femmes noires sont "pareilles". A noter aussi que les noms des créatrices (Irene Edmondson et Jennie Dunphy) et la date (1930-1940) sont importants dans note grille de lecture : des créatrices très probablement blanches et une époque bénie pour les stéréotypes racistes.

Heureusement, le patchwork n’est pas uniquement un monde de racisme, comme le montre cette oeuvre de Jean Mitchell, conçue en 1979, ou celle-ci de Fina Nkosi, récente, venue d’Afrique du Sud.

Pour finir sur une note humoristique, je m’éloigne quelque peu du sujet du racisme et rejoins celui du féminisme (bien que les deux puissent être liés, bien entendu), pour parler de ce quilt formidable :

Quit féministe SunBonnet Sue

"The sun sets on Sunbonnet Sue". "Sunbonnet Sue" est un appliqué très classique, représentant une petite fille/une petite femme avec un gros chapeau, généralement occupée à des activités typiquement féminines (couture, arrosage des fleurs, avec un panier de marchandises, etc). On peut y voir une image désuète et innocente des femmes, moi-même, je ne nie pas trouver ces motifs souvent très mignons. Mais un groupe de féministe a décidé, en 1978, de lui tordre le cou. Littéralement. Pour cela, elles ont fait un quilt où, dans chaque "case", la petite Sue meurt dans des circonstances tragiques et absurdes. "Les féministes n’ont pas d’humour" ? Pourtant, ceci est l’illustration parfaite de l’humour noir, et il n’est pas tout récent. Je sais qu’il n’avait pas forcément sa place ici, mais je ne pense pas avoir une autre occasion pour en parler, alors je me suis autorisée une petite parenthèse, que je peux maintenant fermer.
Voilà, je pense avoir fait le tour des ces remarques et idées qui me trottaient dans la tête. J’espère que cet article ne sera pas compris de travers : le but était de 1) parler de l’histoire du patchwork hors europe et USA 2) de revenir sur l’effacement raciste d’un morceau de l’histoire du patchwork et 3) d’illustrer une fois encore que, décidément, -tout- est politique.

Merci d’être resté jusqu’au bout !


"Mékresse, mékresse, c’est quoi la misiginie intégrée ?"
On va faire simple : la misogynie intégrée, c’est ce sentiment qui nous pousse, en tant que femme, à considérer tout ce qui est lié à la féminité comme "futile" (ou indésirable, de manière générale).

Lorsque j’étais ado, grandissant tranquillement sur la voie des femmes libres et fortes (dans la limite des stocks disponibles), je n’aimais pas les choses "féminines". Je pensais être indépendante, en marge de la société, et que, de fait, les étiquettes genrées n’étaient pas pour moi, mais uniquement pour les "autres", les connes. Les femmes incapables de s’extraire du système et de le forcer à les accepter. C’est très classique, beaucoup de féministes (et de femmes en général) vous diront la même chose en fait : on comprend confusément que les rôles genrés sont merdiques (oups, pardon, "dévalorisants"), mais on ne connait pas encore l’ennemi (le patriarcat) et on le reproche aux victimes (les femmes considérée comme "faibles"). Il faut un déclic pour saisir ce qui nous a si longtemps échappé, et accepter d’avoir été dans l’erreur. Et ça n’est pas facile, parce que c’est assez culpabilisant (à mon sens). On se souvient des bêtises qu’on a pu dire (j’ai le souvenir très douloureux d’avoir gueulé sur les quotas hommes/femmes…), et on a envie de se cacher dans un trou de souris. L’important, c’est de dépasser ça. On peut se tromper, tant que l’on reste ouvert et que l’on comprend ou et comment on a merdé.

On parle plus volontiers de l’oppression des femmes par les hommes, parce que hé, les hommes monopolisent souvent les débats, mais celle qui se joue entre femmes n’est pas moins importante, d’autant qu’elle se joue souvent en nous-même et provoque des situations inconfortable : l’oppression est d’autant plus efficace qu’elle est auto-infligée. Lorsque je m’empêchais de faire des choses "féminines" malgré mes envies et que je m’obligeais à faire des choses uniquement "masculines" pour que les gens ne me voient pas comme une femme, c’était sans oublier de bien rester par ailleurs dans les clous de la féminité (un minimum de maquillage, épilation…). C’est une position intenable à long terme : il faut jouer les funambules sur une cordelette en papier. Refuser en masse la représentation de la féminité, mais s’y conformer tout de même, en essuyant les remarques de celleux qui vous trouvent trop masculine et les autres qui vous trouvent trop superficielle (parce que, oui, l’opposé de "masculin" n’est pas "féminin", voyons, mais bien "superficielle".) On perd à tous les coups.

Le lien avec la broderie ? J’y viens. Mes loisirs se sont longtemps limités à des loisirs culturels : lecture, jv, mangas… Je voyais les loisirs manuels comme rabaissants. Pas tous, non, spécifiquement les loisirs traditionnellement (même si la tradition est récente) féminins. Ainsi, je ne comprenais pas que ma mère, cette femme indépendante, tricote, mais le travail du bois ne me choquait pas. Je ne le pratiquais pas uniquement par flemme, mais tout ce qui était masculinisant me semblait acceptable ("je veux être un homme moi aussi, c’est nul d’être une femme, acceptez-moi siouplé !") Elle a parfois essayé de me montrer, de m’expliquer, mais rien à faire : je faisais un blocage. Je ne suis pas une grand-mère, ho !

C’est donc très tard (il y a environ 3 ans) que j’ai commencé à réfléchir à tout ça. J’avais déjà bien avancé sur mes idées politiques, commencé un travail sur la question de cette misogynie fourbe, et un jour j’ai eu envie de coudre. Je ne sais plus ce qui m’a motivée exactement, peut-être l’envie de me faire des peluches, mais j’ai commencé à me renseigner, à découvrir un monde dont j’ignorais l’existence. De fil en aiguille (c’est tellement à propos), j’ai commencé à faire du patchwork, de la broderie, du tricot… En parallèle à cet apprentissage, j’ai eu le plaisir de lire des articles féministes sur ces différentes questions, d’en apprendre plus sur l’histoire de ces activités, et de découvrir une communauté de crafteuses féministes très active. Un monde nouveau. La réappropriation d’un pan de l’histoire du monde dans une logique militante est une expérience exaltante : on pratique un loisir qui nous plait de manière tout à fait sérieuse et correcte, tout en cherchant les moyens de le subvertir. Ainsi fleurissent les bonnet "feminist killjoy" (sur ma to-do list !), les vêtements queers faits main, et ce que j’aime par dessus tout : les broderies au point de croix aux messages politiques éloquents. Ce que j’apprécie, c’est le côté très traditionnel (les petites fleurs, la composition générale…) bouleversé par une remarque sarcastique/politique/pop-culturelle.

Ce cheminement est très semblable à celui des féministes qui revendiquent le maquillage en tant qu’expression politique (http://en.wikipedia.org/wiki/Lipstick_feminism). Tout passe par la réappropriation d’un élément culturellement "féminin" qui nous a été imposé, puis qu’on nous a forcé à accepter comme étant une chose stupide, futile, pour en faire ensuite une forme de revendication. Bien entendu, ça n’est pas marqué sur notre front, et il faut parfois le justifier, ou cotoyer des gens qui n’ont pas les mêmes idées que nous. Mais c’est important de renverser la vapeur : tu m’as obligé à faire tes fringues pendant des décennies ? Maintenant, je le fais parce que j’ai envie, en sachant parfaitement ce qu’il y a derrière, et en t’enjoignant courtoisement à aller te faire cuire un oeuf. J’aime y voir une forme d’empowerment, à la cool. A quand le mouvement du "knitting feminism"* ?

D’autre part, et pour sortir un peu du thème féministe de ce billet, je trouve cette logique de craft parfaitement en accord avec mes idées (de sale) gauchiste-anticapitaliste : faire soit-même, c’est surtout ne pas acheter. J’ai lu assez souvent (sans en connaitre l’origine, hélas) : Knitting is not a hobby, it’s a post-apocalyptic life skill.* J’aime cette phrase, qui laisse entrevoir une illusion d’auto-suffisance sous couvert d’humour. Sans aller aussi loin, je trouve stimulant de voir un objet qui me plait, qu’il soit question de vêtement, de décoration, ou n’importe quoi, et me demander comment je peux me faire la même chose, que ce soit ma première pensée. Et le meilleur, c’est quand je trouve ! La réalisation n’est pas toujours à la hauteur de l’idée, surtout quand on est perfectionniste, mais l’important c’est de se donner du mal et de faire quelque chose qu’on aime, à notre gout, sans rendre de comptes à personne.

Bref. Revenons-en à notre broderie. Il se trouve que j’ai eu envie de faire ma propre broderie engagée, et après de nombreuses hésitations, j’ai élaboré un patron que je trouve plutôt cool. Vous pouvez admirer ici le résultat :

Broderie "Girls just wanna have fundamentals human rights"

Et comme la culture DIY va de paire, en tout cas dans mon esprit, avec la gratuité, vous pouvez trouver le patron ci-dessous :

Patron de broderie

Cliquez pour avoir l’image en grand. Et pour celleux qui préfèrent, je laisse trainer une >version pdf<.

C’est en anglais, pardon, mais on ne fait pas mieux que l’anglais en matière de messages courts et percutants. Dans le cas présent, il s’agit d’un jeu de mots basé sur cette célèbre chanson "Girls just wanna have fun" (donc en gros : "les filles veulent juste s’amuser"), qui devient alors "girls just wanna have fundamental human rights" ("les filles veulent juste bénéficier des droits humains fondamentaux", ce qui a nettement moins de gueule en français). Ce jeu de mots n’est pas de moi, il est très récurrent dans la sphère féministe, mais je l’aime beaucoup. Bien entendu, vous pouvez changer les couleurs de la broderie, la modifier, faire ce que vous voulez ! Enfin si possible, sans la distribuer contre de l’argent et/ou en vous attribuant les mérites de l’élaboration du patron, mais je sais que nous sommes entre personnes civilisées.

Si vous ne connaissez rien au point de croix mais que vous voulez vous lancer (il ne faut pas hésiter, c’est vraiment simple), il y a des tutos qui trainent un peu partout sur Internet. Je n’ai rien acheté pour apprendre (à part la toile et le fil, bien entendu), on trouve facilement son bonheur gratuitement. D’autre part, je suis toujours disponible pour donner un coup de main en cas de besoin.
Il est probable que des patrons dans la même veine mais mobilisants d’autres compétences (tricot et couture, principalement) apparaissent sur ce blog dans le futur. Parce que ouais, la domination du monde commence par de petites choses !

*Knitting : tricot

*Le tricot n’est pas un loisir, c’est une technique de survie post-apocalyptique.