
1969
Ryû Murakami
Editions Picquier Poche
" - Des poulets ? Tu veux exprimer le chaos universel avec des poulets !"
Généralement, quand on ouvre un Murakami, on s'attend à être témoin de violence (physique ou psychologique), de folie, de décadence… C'est pour ça que j'avais très envie de lire "1969", dont le sujet était tout ce qu'il y a de plus léger. Je voulais savoir si mon auteur fétiche pouvait être aussi bon à cet exercice... Résumé officiel :
"1969. Annulation des examens d'entrée à l'université de Tokyo. Les Beatles sortent Yellow Submarine et Abbey Road. Du côté des Rolling Stones, c'est l'année de Honkey Tonk Women, leur meilleur quarante-cinq tours... 1969 est aussi l'année où je passe en terminale dans mon lycée de province d'une petite ville de l'ouest de Kyûshû connue pour sa base militaire américaine. " Rompant avec ses sombres tonalités habituelles, Murakami raconte ses souvenirs de lycéen en cette belle année 1969, quand la jeunesse lisait Rimbaud en écoutant Iron Butterfly, en rêvant de révolution et de filles. Sous la forme d'un bréviaire ironique de la culture pop des années soixante, il décrit les péripéties d'une adolescence mouvementée allant toujours à l'essentiel : le désir, la révolte, l'amour. " Je n'ai pas renoncé au rêve d'une fête qui n'aurait pas de fin. "
Ce livre est un bijou. A une époque où les ados ne sont plus représentés que par des clichés, Murakami nous ramène à l'essentiel : les ados ne sont pas que des victimes perpétuelles, mais aussi des jeunes adultes qui sont prêt à tout tenter sans se soucier des conséquences, qui veulent de l'action, du plaisir, et qui n'ont pas vraiment envie de penser à "demain".
Je ris rarement en lisant, surtout du Murakami, mais cette fois je l'ai fais, et plusieurs fois. Sans concession pour ses amis mais surtout pour lui-même, il nous rapporte avec un rare réalisme ses idées d'adolescents, ses défauts, ses erreurs. Il est impossible de le lire sans se reconnaître un peu, si l'amnésie des "adultes" ne nous a pas atteint.
Tout en se représentant exagérément égoïste et flambeur, Murakami parvient aussi à nous emporter dans cette vague de souvenirs heureux et exaltants avec facilité.
Mais, parce que c'est son style, la fin du livre laisse planer un nuage de tristesse. Nous avons en effet un récapitulatif des "personnages", et ce qu'ils sont devenus. Non qu'il y ai des situations tragiques, mais c'est la fin de l'insouciance qui est triste. Ils ont perdus leurs rêves et leur exaltation, n'ont pas réussi à sauver certaines relations… Comme tout le monde, finalement. Cette note finale rappelle bien que, comme il le dit, on fini tous par être domestiqués et que c'est inévitable. Pour autant, il ne faut pas oublier ce passé joyeux…
Pour conclure, je vous laisse avec un extrait du livre, qui arrive environ à mi-chemin, mais que j'apprécie particulièrement :
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"La mère d' Adama poussa un profond soupir et secoua la tête. Pendant un long moment, elle resta sans dire mot. Ne me dites pas qu'il est devenu fou !
Cette pensée me glaça. Les garçons posés et sensés comme Adama étaient souvent ceux qui résistaient le moins bien aux coups du sort. Je l'imaginais, des rubans de couleur dans les cheveux, vêtu d'un yukata à fleurs, jouant de l'orgue et se trémoussant sur l'air du Petit Papillon. Non, par pitié !
- Pour dire la vérité, je ne l'ai jamais vu ainsi...
J'avais vu juste ... Il hurlait à la lune, la nuit, au pied des terrils.
- De tous ses frères et soeurs, Tadashi est celui qui me ressemble le plus. Il a toujours été un enfant facile et réservé. Un peu trop même, au point que sa timidité m'inquiétait : je ne le trouvais pas assez expansif pour un garçon de son âge.
Je faillis lui dire qu'elle se trompait, que j'avais vu son rejeton au bord des larmes après la lecture de la bande dessinée Joe le boxeur, et qu'il salivait abondamment en feuilletant des magazines pornographiques, mais je me retins.
- Non seulement il est d'une agressivité incroyable avec ses maîtres, mais j'ai également l'impression ces derniers temps qu'il s'éloigne de moi ...
A son âge, c'est plutôt rester dans les jupons de sa mère qui serait anormal...
Je préférai ne rien dire car elle avait les larmes aux yeux.
- Avant, quand il revenait à la maison, il parlait souvent de vous, de son ami Ken ... C'est pourquoi je me suis dit que je pourrais vous rencontrer. Est-ce que vous partagez ses idées?
- A quel sujet?
- Les examens d'entrée à l'université, par exemple. Qu'en pensez-vous ?
- Pas beaucoup de bien. L'éducation au Japon aujourd'hui n'a pas pour but de former des individus, mais des rouages de l'Etat capitaliste ...
Je lui parlai de tout, du mouvement des étudiants, du marxisme, des leçons de la lutte contre le renouvellement du traité d'alliance avec les Etats-Unis en 1960, des romans absurdes de Camus, du suicide et de l'amour libre, du nazisme, de Staline, du système impérial japonais et de la religion, de la révolte des jeunes, des Beatles, du nihilisme et même de
l'abrutissement du vieux coiffeur apathique du coin de la rue.
- C'est trop compliqué pour moi...
Je pouvais difficilement lui avouer que je n'y comprenais pas grand-chose non plus. Je lui expliquai donc que le décalage entre les générations était un phénomène naturel et qu'elle n'avait pas à en avoir honte. Il y avait longtemps que je n'avais pas eu l'occasion de parler aussi longtemps d'affilée et j 'avais la gorge sèche. Les discussions avec Matsunaga trouvaient leur limite dans son petit sourire douloureux et l'usage du dialecte à la maison rendait impossible tout débat intellectuel avec mes parents. Essayer, par exemple, de parle de "La Peste" de Camus en patois transformait immédiatement le débat en une farce grotesque. Cela donnait: «La peste, ben, c'est point seulement qu'une maladie des gens. Si que ça se trouve que ça serait peut-être un symbole métaphorique du fascisme, du COMMUNISME ou de quelqu'chose dans le genre ... »
En patois, le fait que vous utilisiez des mots qui ne vous appartenaient pas sautait aux yeux. En revanche, bavarder en japonais distingué avec la mère d'un camarade de classe était un vrai plaisir. Elle n'avait jamais changé vos couches, ne vous avait jamais giflé ni fait pleurer parce que vous ne vouliez pas partager votre goûter avec votre petite soeur, et ne s'était pas épuisée non plus à vous porter pendant des heures sur son dos. En face d'elle, vous pouviez briller et laisser libre cours à votre éloquence.
- Mais je crois vous comprendre quand même un peu, dit-elle. Pendant la guerre, j'étais secrétaire dans un bataillon antiaérien sur le mont Yurmihari et j'ai vu des soldats mourir sous les bombardements. Ce que vous voulez, au fond, Tadashi et vous, c'est un monde où de tels événements ne se reproduiront plus, n'est-ce pas ?
Rétorquer «Pas du tout, pas du tout, me faire remarquer pour attirer l'attention des filles est ma seule préoccupation» eût été une remarque déplacée."
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1 commentaire
Il a l'air bien savoureux et de trancher totalement avec ce que je connais déjà de lui :o
Belle critique en tous cas *_*




















