"Mékresse, mékresse, c’est quoi la misiginie intégrée ?"
On va faire simple : la misogynie intégrée, c’est ce sentiment qui nous pousse, en tant que femme, à considérer tout ce qui est lié à la féminité comme "futile" (ou indésirable, de manière générale).

Lorsque j’étais ado, grandissant tranquillement sur la voie des femmes libres et fortes (dans la limite des stocks disponibles), je n’aimais pas les choses "féminines". Je pensais être indépendante, en marge de la société, et que, de fait, les étiquettes genrées n’étaient pas pour moi, mais uniquement pour les "autres", les connes. Les femmes incapables de s’extraire du système et de le forcer à les accepter. C’est très classique, beaucoup de féministes (et de femmes en général) vous diront la même chose en fait : on comprend confusément que les rôles genrés sont merdiques (oups, pardon, "dévalorisants"), mais on ne connait pas encore l’ennemi (le patriarcat) et on le reproche aux victimes (les femmes considérée comme "faibles"). Il faut un déclic pour saisir ce qui nous a si longtemps échappé, et accepter d’avoir été dans l’erreur. Et ça n’est pas facile, parce que c’est assez culpabilisant (à mon sens). On se souvient des bêtises qu’on a pu dire (j’ai le souvenir très douloureux d’avoir gueulé sur les quotas hommes/femmes…), et on a envie de se cacher dans un trou de souris. L’important, c’est de dépasser ça. On peut se tromper, tant que l’on reste ouvert et que l’on comprend ou et comment on a merdé.

On parle plus volontiers de l’oppression des femmes par les hommes, parce que hé, les hommes monopolisent souvent les débats, mais celle qui se joue entre femmes n’est pas moins importante, d’autant qu’elle se joue souvent en nous-même et provoque des situations inconfortable : l’oppression est d’autant plus efficace qu’elle est auto-infligée. Lorsque je m’empêchais de faire des choses "féminines" malgré mes envies et que je m’obligeais à faire des choses uniquement "masculines" pour que les gens ne me voient pas comme une femme, c’était sans oublier de bien rester par ailleurs dans les clous de la féminité (un minimum de maquillage, épilation…). C’est une position intenable à long terme : il faut jouer les funambules sur une cordelette en papier. Refuser en masse la représentation de la féminité, mais s’y conformer tout de même, en essuyant les remarques de celleux qui vous trouvent trop masculine et les autres qui vous trouvent trop superficielle (parce que, oui, l’opposé de "masculin" n’est pas "féminin", voyons, mais bien "superficielle".) On perd à tous les coups.

Le lien avec la broderie ? J’y viens. Mes loisirs se sont longtemps limités à des loisirs culturels : lecture, jv, mangas… Je voyais les loisirs manuels comme rabaissants. Pas tous, non, spécifiquement les loisirs traditionnellement (même si la tradition est récente) féminins. Ainsi, je ne comprenais pas que ma mère, cette femme indépendante, tricote, mais le travail du bois ne me choquait pas. Je ne le pratiquais pas uniquement par flemme, mais tout ce qui était masculinisant me semblait acceptable ("je veux être un homme moi aussi, c’est nul d’être une femme, acceptez-moi siouplé !") Elle a parfois essayé de me montrer, de m’expliquer, mais rien à faire : je faisais un blocage. Je ne suis pas une grand-mère, ho !

C’est donc très tard (il y a environ 3 ans) que j’ai commencé à réfléchir à tout ça. J’avais déjà bien avancé sur mes idées politiques, commencé un travail sur la question de cette misogynie fourbe, et un jour j’ai eu envie de coudre. Je ne sais plus ce qui m’a motivée exactement, peut-être l’envie de me faire des peluches, mais j’ai commencé à me renseigner, à découvrir un monde dont j’ignorais l’existence. De fil en aiguille (c’est tellement à propos), j’ai commencé à faire du patchwork, de la broderie, du tricot… En parallèle à cet apprentissage, j’ai eu le plaisir de lire des articles féministes sur ces différentes questions, d’en apprendre plus sur l’histoire de ces activités, et de découvrir une communauté de crafteuses féministes très active. Un monde nouveau. La réappropriation d’un pan de l’histoire du monde dans une logique militante est une expérience exaltante : on pratique un loisir qui nous plait de manière tout à fait sérieuse et correcte, tout en cherchant les moyens de le subvertir. Ainsi fleurissent les bonnet "feminist killjoy" (sur ma to-do list !), les vêtements queers faits main, et ce que j’aime par dessus tout : les broderies au point de croix aux messages politiques éloquents. Ce que j’apprécie, c’est le côté très traditionnel (les petites fleurs, la composition générale…) bouleversé par une remarque sarcastique/politique/pop-culturelle.

Ce cheminement est très semblable à celui des féministes qui revendiquent le maquillage en tant qu’expression politique (http://en.wikipedia.org/wiki/Lipstick_feminism). Tout passe par la réappropriation d’un élément culturellement "féminin" qui nous a été imposé, puis qu’on nous a forcé à accepter comme étant une chose stupide, futile, pour en faire ensuite une forme de revendication. Bien entendu, ça n’est pas marqué sur notre front, et il faut parfois le justifier, ou cotoyer des gens qui n’ont pas les mêmes idées que nous. Mais c’est important de renverser la vapeur : tu m’as obligé à faire tes fringues pendant des décennies ? Maintenant, je le fais parce que j’ai envie, en sachant parfaitement ce qu’il y a derrière, et en t’enjoignant courtoisement à aller te faire cuire un oeuf. J’aime y voir une forme d’empowerment, à la cool. A quand le mouvement du "knitting feminism"* ?

D’autre part, et pour sortir un peu du thème féministe de ce billet, je trouve cette logique de craft parfaitement en accord avec mes idées (de sale) gauchiste-anticapitaliste : faire soit-même, c’est surtout ne pas acheter. J’ai lu assez souvent (sans en connaitre l’origine, hélas) : Knitting is not a hobby, it’s a post-apocalyptic life skill.* J’aime cette phrase, qui laisse entrevoir une illusion d’auto-suffisance sous couvert d’humour. Sans aller aussi loin, je trouve stimulant de voir un objet qui me plait, qu’il soit question de vêtement, de décoration, ou n’importe quoi, et me demander comment je peux me faire la même chose, que ce soit ma première pensée. Et le meilleur, c’est quand je trouve ! La réalisation n’est pas toujours à la hauteur de l’idée, surtout quand on est perfectionniste, mais l’important c’est de se donner du mal et de faire quelque chose qu’on aime, à notre gout, sans rendre de comptes à personne.

Bref. Revenons-en à notre broderie. Il se trouve que j’ai eu envie de faire ma propre broderie engagée, et après de nombreuses hésitations, j’ai élaboré un patron que je trouve plutôt cool. Vous pouvez admirer ici le résultat :

Broderie "Girls just wanna have fundamentals human rights"

Et comme la culture DIY va de paire, en tout cas dans mon esprit, avec la gratuité, vous pouvez trouver le patron ci-dessous :

Patron de broderie

Cliquez pour avoir l’image en grand. Et pour celleux qui préfèrent, je laisse trainer une >version pdf<.

C’est en anglais, pardon, mais on ne fait pas mieux que l’anglais en matière de messages courts et percutants. Dans le cas présent, il s’agit d’un jeu de mots basé sur cette célèbre chanson "Girls just wanna have fun" (donc en gros : "les filles veulent juste s’amuser"), qui devient alors "girls just wanna have fundamental human rights" ("les filles veulent juste bénéficier des droits humains fondamentaux", ce qui a nettement moins de gueule en français). Ce jeu de mots n’est pas de moi, il est très récurrent dans la sphère féministe, mais je l’aime beaucoup. Bien entendu, vous pouvez changer les couleurs de la broderie, la modifier, faire ce que vous voulez ! Enfin si possible, sans la distribuer contre de l’argent et/ou en vous attribuant les mérites de l’élaboration du patron, mais je sais que nous sommes entre personnes civilisées.

Si vous ne connaissez rien au point de croix mais que vous voulez vous lancer (il ne faut pas hésiter, c’est vraiment simple), il y a des tutos qui trainent un peu partout sur Internet. Je n’ai rien acheté pour apprendre (à part la toile et le fil, bien entendu), on trouve facilement son bonheur gratuitement. D’autre part, je suis toujours disponible pour donner un coup de main en cas de besoin.
Il est probable que des patrons dans la même veine mais mobilisants d’autres compétences (tricot et couture, principalement) apparaissent sur ce blog dans le futur. Parce que ouais, la domination du monde commence par de petites choses !

*Knitting : tricot

*Le tricot n’est pas un loisir, c’est une technique de survie post-apocalyptique.


J’ai déjà parlé quelques fois de mon image du monde geek, maintenue pendant fort longtemps : un monde de gens curieux, ouverts d’esprits, axés sur le partage… (Je suis désespérante de naïveté, parfois) Tout ce temps, grâce au paravent formé par un cercle d’amis plus ou moins proche, un détail essentiel m’échappait : les geeks ne sont surtout pas des femmes. La chute de ce paravent a été un choc, mais j’ai décidé de faire avec et de continuer mon petit chemin de geek, malgré tout, pendant longtemps… Jusqu’à exaspération complète et irréversible.
Il est vraiment difficile de faire comprendre à une personne non sensibilisée à quel point le monde geek est éprouvant pour une femme (cis, oui, mais aussi pour toustes les trans…). On ne peut pas débarquer et annoncer "c’est une communauté très sexiste" en espérant être immédiatement comprise. C’est un long cheminement de comprendre le sexisme, le patriarcat, la manière dont sont régis les rapports hommes/femmes en fonction de tout ça (dans la société en général, puis dans une communauté en particulier)… Ça l’est pour tout le monde. Alors quand on considère ne pas être concerné par le problème, ou que "notre" communauté ne peut pas être comme ça, ça devient vraiment compliqué.

"Ho non, elle va encore dire que les geeks-dont-la-communauté-n’existe-pas sont des sexistes"… Ouais, mais c’est le premier d’une mini-série d’articles traitant des liens entre oppressions et loisirs, donc ne partez pas tout de suite. Celui-ci sera (je l’espère) court, tant tout a déjà été dit. J’ai juste, pour cette fois, envie d’exposer ce qui peut conduire quelqu’un à être écoeuré par le simple mot "geek". Quelqu’un qui, en théorie et par certains aspect, devrait "en être".

Je ne vais pas revenir sur mon CV de gameuse, mais c’est bien de là que tout est parti. De là, et de l’isolement social qui incite fortement à se tourner vers les mondes imaginaires. Le parcours, tout le monde le connait : on reste dans sa chambre pendant que les "petits camarades" sortent jouer dehors, nos jeux/passions ne les amusent d’ailleurs franchement pas et quelque part c’est un soulagement : on a pas tellement envie de les avoir dans les pattes. Puis on devient grand (ou pas trop), on découvre qu’il existe une sorte d’étiquette qui regroupe un peu toutes nos passions, et on imagine que ça sera plus simple de trouver des gens qui ont environ les mêmes si on utilise ladite étiquette. Ça, c’est la théorie. La pratique, en tant que femme, c’est qu’il est probable que les gens qui vous connaissent depuis longtemps ne voient pas de soucis à vous inclure dans la tribu, mais que chaque nouvelle rencontre soit l’occasion d’un test très long (parfois même permanent) pour vérifier que vous êtes bien digne de ce titre si hautement convoité (lulz). Vous avez probablement entendu parler de la fameuse "fake geek girl", incapable de passer "le test" selon des critères chaque fois différents…

Critique en image du concept de fake geek girl)
(Dorkly, un webcomic qu’il est bien)

L’ignorance, la jeunesse, font qu’on passe ces tests avec le sourire, en imaginant qu’il est simplement question d’échange de préférences, de discussions innocentes. Mais les questions pleuvent, s’agglutinent dans le même coin sombre que les diverses remarques bizarres sur lesquelles on ne pose pas tout de suite de nom (à moins de grandir dans une famille militante, on ne sait pas très bien ce que sont le sexisme et la misogynie quand on est ado). Et le tas grossit, grossit, dégueule sur le reste et au bout du compte, il n’y a plus que lui. Une seule sensation. Une seule certitude.

Tu n’es pas légitime.

Ok. Si je ne suis pas légitime, je n’en suis pas. Je n’en suis plus. Attention, je ne dis pas que c’est la bonne attitude, et d’ailleurs je ne cherche pas à adopter une posture particulière vis-à-vis de tout ça. J’en ai eu juste tellement assez que le dégout a pris le dessus, et que maintenant toute occurrence du terme "geek" provoque un léger malaise, un moment de flottement qui dit "t’as rien à foutre ici". J’admire sincèrement celles qui continuent à se battre pour faire leur place, mais j’ai lamentablement raté. Bien évidemment ça ne change rien à mes loisirs, mais je laisse le mot à ceux qui ont une idée si clairement définie de ce qu’est le "vrai geek". Je serais de toute façon une "fake" quoi qu’il arrive, quoi que je fasse, pourquoi me forcer ?

A ce sujet, une anecdote. Je m’étais inscrite il y a longtemps sur un site de rencontre "pour geeks", à la recherche de potes uniquement, dans une logique de lutte contre ma phobie sociale (tiens, ça aussi il faudrait en parler, marre de voir ça comme une source de bonne blague de la part de ceux qui ne le vivent pas…). Bref, fringante et courageuse, je remplis ma page de profil. Un pavé énorme, une liste la plus complète possible de tout ce que j’aime/lit/regarde/écoute/joue, dans différentes catégories. J’en étais fière de ce profil, bêtement, j’y voyais en noir sur blanc une fraction pourtant infime de ma culture et j’imaginais que pouvoir échanger sur tant de domaines différents faciliterait les discussions intéressantes. Erreur.

Je n’y ai rencontré que deux types de personnes. Oui, deux. Les couillons-sms de base, les mêmes que partout mais qui doivent jouer à CoD je suppose, et les Trve™. Ceux-là, j’en ai croisé 3. Ce qu’il faut savoir c’est qu’à cette époque j’avais une adresse msn de filtrage : comme il était facile de trouver plein de détails sur moi assez facilement, elle me permettait de jauger un peu la personne avant de lui ouvrir grand les portes de ma vie privée. Et c’est ce qui a été décisif dans l’étude du comportement du trve™. Il se trouve que j’ai un petit peu de culture. Tout simplement parce que j’ai du temps à revendre, et que j’en passe une bonne partie à apprendre. C’est presque une boulimie, en fait. Un complexe d’infériorité qui creuse un gouffre permanent dans ma tête, et que je tente de remplir à chaque instant. L’ironie est là : j’étais un profil à priori "idéal" de geek (précisément à cause de mes complexes), mais sans doute trop écrasant pour les trve™ dont la première réaction (et ce à CHAQUE fois) à été…. Roulement de tambour… De me dire qu’ils n’aimaient pas trop msn et me conseillaient Skype ou Steam. Délicieux. L’homme dans toute sa splendeur qui cherche vite la faille face à une meuf, qui ne peut être qu’un imposteur, et se jette sur le maigre os à ronger qu’il trouve : un compte msn. La première fois m’a fait sourire, à la troisième j’ai effacé le compte.

Ça peut sembler dérisoire, ou même absurde quand on a pas conscience de certaines choses, mais ça ronge petit à petit. Dans ce maigre exemple, on retrouve un paradoxe classique : la geek est souvent représentée comme une perle rare, mais en rencontrer une est intolérable. Finalement, la geek idéale est une fille curieuse MAIS qui ne connait pas grand chose et a besoin d’un pygmalion qui l’abreuve de sa science. La non-geek c’est nul, la trop-geek ça picote l’ego. On retrouve ce paradoxe lorsqu’il est question du physique : la vraie geek ne peut pas être "trop bonne" (ben non, sinon elle l’est pour attirer l’attention… Comment on fait ça, d’ailleurs, être "trop bonne" exprès ?), mais moche ça va pas non plus (ne pas être un "bonbon pour les yeux" des hommes est un outrage qui mérite d’être puni, le plus possible.). Bref, le monde geek n’est que le reflet du monde en général : les demandes absurdes faites aux femmes dans leur ensemble s’y retrouvent. Pas trop intelligente (pour ne pas mettre à mal l’ego masculin), mais pas trop stupide (pour ne pas faire honte, non plus), pas trop belle (on ne l’est que pour attirer l’attention des hommes) mais pas trop moche (qui aurait envie de fréquenter une moche ?). Le moindre écart à ces exigences intenables est sanctionnée immédiatement, sans aucune remise en question du côté des juges. Car l’élément capital qui manque à l’équation, c’est que les femmes n’ont pas à se construire en fonction des désirs (contradictoires) des hommes. Voir ce schéma réactionnaire se perpétuer chez les geeks en dit long sur la soit-disant "évolution" et "ouverture d’esprit" de leurs représentants visibles.

Le problème, c’est qu’il semble que personne ne soit concerné, surtout chez les oppresseurs. "Moi je suis pas comme ça", on connait la rengaine. Sauf qu’il n’y a pas besoin d’incarner le beauf 100% pur jus (cf Candeloro) pour avoir des réactions ou comportements sexistes. Il y a longtemps, j’avais vu tourner un article dont le thème était environ "les gameuses baisent plus que les autres". Il a été relayé, est tombé dans l’oubli, puis a fini par ressortir à l’occasion. Avec des "compliments". Ben oui, c’est bien que les gameuses aient une vie sexuelle épanouie, c’est -positif-, non ? Alors hm. En quoi c’est "marrant" ou "cool" que de parfaits inconnus jugent de ma vie sexuelle parce que j’aime jouer ? En quoi baiser plus est forcément positif ? En quoi je devrais avoir envie de n’importe qui parce que je joue ? Parce que c’est là que ça se joue (ahah). On ne parle pas des femmes, on ne parle pas des gameuses, mais on relaie l’oppression masculine avec toute l’innocence offerte par l’ignorance. Le propos d’un article de ce genre est : les hommes. Si les gameuses "baisent plus", c’est avec qui ? Les hommes, forcément (ben oui, les lesbiennes/bi on sait toustes que ça n’existe pas). Donc on explique quoi ? Que les gameuses sont des chaudes, allez-y, servez-vous ! Super. Je ne mets pas les chiffres en cause, le propos n’est pas là. Mais voir tourner ce genre d’articles en mode "potache" me met les nerfs. Comme si on avait pas déjà assez d’occasions de se faire emmerder, de lire des horreurs au moindre aveu de féminité, il faut en plus les légitimer parce que, hé, elles aiment bien ça après tout ?

Mais comment expliquer ça sans heurter un mur… Hélas, comme pour beaucoup trop de choses dans nos sociétés, il n’y a pas de nuances dans le comportement des gens. Tout est bien, ou tout est mal. Tenter d’expliquer à quelqu’un qu’il a une réaction sexiste à un moment, c’est risquer le blocage immédiat en mode "mais c’est pas vrai !". De plus, j’ai l’impression que le fait qu’une majorité des geeks soient des personnes "instruites" (au sens académique) rend les choses encore plus difficiles. J’ai fais de longues études, je suis intelligent, en plus je suis pas un macho, donc tu as tort. Avec option "je te tourne en ridicule pour avoir osé imaginer des choses pareilles de MOUAH". Ah, ces féministes.

La réaction du monde geek, et gamer en particulier, depuis qu’on (les femmes, pas seulement les féministes revendiquées) se plaint de son ambiance repoussante est remarquable : je vois maintenant fleurir des jeux dont le -seul- propos est d’être destinés aux hommes, aux vrais, aux burnés. Un tour chez greenlight met bien en lumière (je suis si drôle) ce phénomène : les "bro" trucs et "guy" machins (BOSSES FOREVER 2.BRO, BROFORCE, Bullet Bros, Dev Guy ,…) et les jeux markettés uniquement sur du sexisme crasse mais "pour rire", toujours (Let’s Get Fiscal, BoneTown: Mature Edition qui méritait de disparaitre définitivement, Captain Morgane and The Golden Turtle, Heroes of Steel Tactics RPG, Ultionus: A Tale of Petty Revenge, Rocketgirl, Bureau – Agent Kendall Episodes, …) sont légions (et ce, en mettant de côté les classiques, c’est à dire les mmo gratuits représentés par des femmes en petites tenues et les jeux qui ne savent pas comment se vendre et qui montrent une femme peu vêtue même si ça n’a rien à voir avec le jeu en lui-même…). Par ailleurs, j’ai tenté de signaler les pires représentants à Steam, qui a hélas vite compris qu’il y avait plus à gagner à mettre les jeux problematiques en boutique plutôt qu’en les retirant. Comme si le comportements des gens au jour le jour n’était pas suffisant pour nous montrer qu’on avait rien à faire là, et surtout pas le droit de se plaindre… Attention, je ne dis pas qu’avant les jeux "pour les vré zhommes" n’existaient pas, mais j’avais la naïveté de penser que c’était surtout une question marketing : plaire au public qu’on a décidé être le notre, parce qu’on claque des millions de dollars pour faire notre jeu. Ce qui me choque, là, c’est de voir des réactions de défense "virile" du côté des indés… Ils n’ont pas la même pression financière, et se laissent donc simplement aller à leur idée du jeu idéal. De même, je n’attends pas de "non mais brotruc n’est pas sexiste, c’est juste que…". Franchement, un jeu qu’on me présente comme réservé aux "bros" m’exclue de fait, et je n’ai pas besoin d’en savoir plus pour constater que c’est problématique. Si ta seule façon de marketter un jeu c’est de bien appuyer sur la belle amitié virile, c’est toi qui a un problème. Alors oui, le consensus actuel est de dire que, quand même, il y a du progrès. Je veux bien. Sauf que des jeux non-sexistes (ou peu sexistes… On se contente de ce qu’on a, aussi) ont toujours existé, et que j’ai personnellement toujours l’impression de nager dans une piscine de misogynie quand je me renseigne sur les sorties récentes ou futures. Si il y a du mieux, il est, à mon sens, bien discret. Il y a même parfois de gros retours en arrière… Par exemple, sans être parfaite, la licence Zelda c’était quand même pas… Ceci.

Shia, du prochain Zelda, très peu vêtue
(Chez Nintendo, on a vachement compris le concept de "jeu mature" : "lol boobs lol")

Et si ça n’était que ça. Si seulement on en restait là.
Je ne pense pas me tromper si je dis que tout le monde ou presque connait 4chan, au moins de nom. Lieu de regroupements de tous les délires du net depuis… Les origines, ou peu s’en faut, l’endroit est maintenant surtout connu pour ses MRA. Asseoir la domination masculine au jour le jour, c’est pourtant facile : il suffit de ne rien faire, ne pas s’engager politiquement, regarder le monde et dire "ho moi tu sais, ça m’intéresse pas/j’aime mieux en rire/hurr durr". Mais chez 4chan on a des vrais mâles virils, ils jouent pas en easy mode, ils font mieux ! Ils utilisent -activement- le patriarcat pour écraser davantage les femmes. Comment font-ils ? Facile, il y a plusieurs méthodes : déjà, pousser des adolescentes à l’anorexie (donc possiblement à des maladies grave/la mort) en créant un concept aussi fun que le bikini bridge. Si vous pensiez que c’était une mode spontanée, et bien non. Et cette étape (renforcer la pression sur la minceur chez les femmes n’est effectivement qu’une étape) devait précéder la création d’une fausse nouvelle vague de féminisme qui détruirait, à terme, le féminisme. Je vois vos gros yeux, mais je ne plaisante pas : Fourth wave feminism. Alors oui, on est d’accord, c’est crétin. Le féminisme a pour but, j’espère, l’ouverture aux autres et la fin de l’oppression, donc à moins d’être vraiment naïve (… bête, ok.) personne ne pourrait adhérer à un féminisme qui déclare la guerre aux femmes rondes/grosses (*instant bisounours-laissez-moi-dreamer*). Mais le but totalement absurde ne doit pas faire oublier l’étape juste avant, qui met en lumière le pouvoir de la machine patriarcale lorsqu’elle s’allume. Et je ne trouve pas drôle, mais vraiment pas, d’inciter de (sans doute) jeunes filles à se torturer pour entrer dans des canons de beautés créés de toute pièce (et à l’emporte-pièce) pour leur faire du mal. La haine des femmes dans toute sa splendeur. Mais je vous ai promis plusieurs méthodes, voici donc la deuxième ! Faire de la désinformation sur le féminisme, afin de rendre le travail de pédagogie encore plus difficile (comme si on avait pas déjà assez de mal…). La dernière "lolerie" en date : créer des comptes de femmes "féministes" sur Twitter, et leur faire dire environ en même temps que le tampon (hygiénique, dissipons les doutes…) est un outil du patriarcat dont le but est de forcer les femmes à "s’auto-violer", bref des horreurs hallucinantes. Sauf qu’on sait tous comment ça marche, la désinformation, il n’y a qu’à voir la manif pour tous et la polémique autour de l’imaginaire "théorie du genre". C’est -facile- de faire entrer des idées folles dans la tête des gens si on est assez convaincant, et dans le cas du féminisme c’est encore plus simple, pire qu’un coup de machette dans du beurre tiède. Qui n’a pas déjà entendu les stéréotype classiques sur les féministes ? Avec un projet comme ça, on défonce au bélier une porte-fenêtre grande ouverte au milieu d’un champ. Qu’importe la souffrance des autres, tant qu’on domine de très haut. (Et le premier qui vient me dire "ouaiiis mais 4chan c’pas les geeeks", je lui propose d’aller poser son cul sur un cactus, avec toute mon amitié).

Bref. Tout ça pour dire que, d’accord, le monde geek ne veut pas des femmes (et les traite comme de la merde depuis de trop longues années), c’est admis. Je ne veux donc plus du monde geek. Je ne suis donc pas (plus ?) une geek, je ne me sens plus concernée par les événements geeks/gameurs/ce que vous voulez et, pire, ils me mettent franchement mal à l’aise. La bonne nouvelle, c’est que ça ne change rien d’autre à ma vie, je continue de jouer un nombre inavouable d’heures par jour, d’apprendre, de vivre et de m’en foutre. Je vais donc continuer à faire chier, même sans étiquette. Parce que geek ou non, je suis toujours une nana qui joue.

(Tiens, c’est raté pour l’article court. Désolée.)

 

EDIT : Comme tous mes articles, je le trouve brouillon, jamais assez précis, jamais assez parfait. Puis j’ai découvert que le jour même de sa publication, ceci était sorti : >La chasse à la fake geek girl< (je screen pour être certaine de ne pas le voir disparaitre)

Originellement paru sur http://happy2cats.wordpress.com/ (Qui s’est rapidement désolidarisé de l’auteur, mais enfin…)
Je trouve mon article nettement meilleur, soudain. Merci les cons. Vous imaginez être confronté à ça tous les jours ? Je veux dire… Tous. Les. Jours.


Ça commence un peu comme une histoire drôle. « C’est deux types qui vont à la piscine ».

Ces deux types, deux vieux blancs bien comme il faut, vont à la piscine de l’établissement de convalescence dans lequel ils séjournent. Les séances ne sont pas privées, sans doute faute de moyens de la part de l’établissement en question.

Donc. Ils vont à la piscine, et voient une femme d’une cinquantaine d’années. Ils la connaissent, elle est toujours discrète, effacée même. L’un des deux dit « Hé, regarde, une baleine dans la piscine ! » L’autre répond « Quand elle est sur le dos, on voit que ses nichons ! ». C’est si drôle, vraiment. C’est important, le droit à l’humour, partout, tout le temps. Le 1er amendement du connard.

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C’est une femme qui est en dépression, et séjourne dans un établissement de convalescence pour se reposer un peu, réfléchir au calme, loin de sa vie quotidienne difficile. Sans entrer dans trop de détails, disons qu’elle a été abusée sexuellement étant petite, entre 3 et 8 ans. Suite à cela, elle a développé des TCA (anorexie, en l’occurrence), et est restée très maigre longtemps. Dans son village, elle est « la folle », mais elle ne l’est pas du tout, folle. Elle est forte, au contraire, pour  s’occuper de ses enfants, dont un légèrement handicapé mental, sans argent ou si peu, trop peu. Seulement, elle a des difficultés à affronter les Autres. Alors elle tente de se ressourcer, et elle a constaté que la piscine lui faisait un bien fou, elle en revient toujours détendue et… En paix.

Ce jour-là, pourtant, elle entend « Hé, regarde, on dirait une baleine ». Elle a réussi à grossir, à sortir plus ou moins de sa maladie, et au lieu d’être fière d’elle, elle a honte, et commence à angoisser. « Quand elle est sur le dos, on voit que ses nichons ! ». Quel est donc le problème des hommes avec le corps des femmes ?

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C’est ma mère au téléphone qui me raconte tout ça, et essaye d’en rire en disant « des fois, j’ai envie d’écrire un bouquin, si tu savais ce que je vois ! ». Mais sa voix tremble, elle est furieuse. Quand elle me raconte que cette femme, dont elle connait le passé, lui a dit soudainement « Je ne veux plus aller à la piscine… », et qu’elle est restée perplexe. « Pourquoi, alors que vous m’aviez dit que cela vous faisait du bien ? » Elle a raconté, et ma mère a explosé.

Elle lui a dit de ne pas se laisser intimider, de montrer à quel point elle est forte et ne se laissera pas gâcher son plaisir à cause de deux vieux salauds. Tout en sachant que ça n’est pas si simple, et qu’elle va de ce pas aller les trouver pour leur expliquer que certaines choses ne se font pas, et tenter de rompre un peu leur sentiment d’impunité. Elle me dit que, finalement, cette femme a changé d’avis et lui a dit « D’accord, vous avez raison, j’irais pour vous. » « Tu te rends compte », me dit-elle, « je ne peux pas la contrarier maintenant, mais j’aimerais qu’elle le fasse pour elle, pas pour moi ».

****

C’est moi qui dit à ma mère que peu importe la motivation de départ, l’important c’est qu’elle parvienne finalement à surmonter cette épreuve, et que peut-être qu’elle a besoin de savoir que quelqu’un, quelque part, la soutient. Tout simplement.

Et je pense, encore, à la violence verbale. La violence “naïve” du Mâle qui impose ses saletés aux femmes comme si c’était l’ordre naturel des choses, qui est incapable de shuter the fuck up quand il pense des horreurs, insensible aux dégâts qu’elles peuvent provoquer. Si on ne contrôle pas une pensée, on contrôle les mots qui sortent de notre bouche. On a le choix, à un moment, de laisser sortir son vomi verbal ou de le garder pour soi, là où il ne fera de mal à personne. Mais il faut bien rigoler, après tout. Et puis “on ne pouvait pas savoir”. Forcément.



(Il vous plait ? On peut même l’acheter ici !)

J’ai un peu cherché sur le net des articles sur la prise en charge des douleurs spécifiques à la population munie d’un utérus*, et j’ai pas trouvé grand chose. Enfin si, des remèdes de grands-mères pour soulager les douleurs menstruelles. Chouette. Si vous qui me lisez avez des sources d’études/articles, ça m’intéresse parce qu’en l’état, j’ai l’impression que c’est considéré comme étant un non-problème. Après tout, t’as mal ? Tu prends un efferaltruc ou un dafalchose et ça ira mieux. Je n’ai à ce jour (et je me fais vieille) trouvé aucune solution à mes douleurs chroniques perpétuelles. Résumé de l’histoire.

Ah, mon utérus et moi, c’est une longue histoire d’amour et de haine. Quoique, oublions l’amour. Tout a commencé il y a bien longtemps… *fondu flou sur une image de moi-grande vers moi-petite* Je me souviens de peu de choses de la fantastique époque "chimio". Tout est un peu lointain (j’avais cinq ans, aussi…), mais j’ai deux souvenirs assez nets : un médecin qui me dit que si on ne m’opère pas je vais mourir (le tact. On ne dit pas ça comme ça à une gosse de cinq ans, imho. Les traces sont encore là.), et un autre qui dit à ma mère que je ne pourrai probablement jamais faire d’enfants. Précisons que, quoi qu’il en soit, les conséquences de l’opération m’empêchaient déjà de mener une grossesse à terme sans très gros risques pour ma vie, donc pourquoi le préciser ? Je crois que ma mère n’a pas su quoi répondre, dans mes souvenirs ça donne un genre de "oui… Et ?", exprimant qu’elle s’en tamponnait l’oreille avec une espadrille et que c’était pas vraiment un problème capital au point de me laisser mourir sans soins. M’voyez. Mais donc, ce médecin a tenu à le préciser. Je n’allais pas pouvoir remplir mon rôle d’utérus sur pattes, je n’allais pas donner de petits soldats à la mère patrie ! Si jeune, et on me renvoyait déjà à mon état de reproductrice.

Cette information était de plus quelque peu erronée. Bien que très très improbable, j’ai découvert sur le tard que je pouvais bel et bien concevoir. C’est en partie à cause de ce médecin et en partie suite à un nombre d’"accidents" de plus en plus important que j’ai acquis la conviction que oui, j’étais stérile. Mais passons, le but de la "démonstration" était de montrer à quel point la fonction de reproduction des femmes est souvent centrale au point d’en être absurde. Je comprends qu’on évoque les risques et les conséquences après des traitements lourds, mais ça m’est resté en travers de la gorge après toutes ces années. Peut-être parce que c’est le -seul- effet secondaire dont on ait parlé en ma présence. Conséquemment au fait que, que comme pour le "tu pourrais mourir", on imaginait probablement que j’étais trop jeune pour comprendre. Si on pouvait arrêter de prendre les enfants pour des quiches, ça serait pas mal.

En grandissant, j’ai appris à vivre avec quelques douleurs régulières, mais seule l’une d’entres elles a pris une telle place dans ma vie quotidienne. Je ne savais pas très bien pourquoi j’avais toujours mal au ventre, sur le côté droit (fragilisé), des sortes de brulures étranges. Le médecin de famille n’a jamais rien trouvé, a évoqué des douleurs musculaires, bref tout allait bien (et je faisais certainement du cinéma pour pas aller à l’école. J’avais évoqué l’appendicite après tout, donc comme ça n’était pas cela et qu’il ne trouvait rien, je mentais certainement.) Détail "amusant", ces douleurs me rendaient complètement névrosée, j’imaginais le retour du méchant cancer qui se développait dans l’ombre et allait me tuer pour de bon. Je n’en parlais à personne, mais j’ai trainé ça toute mon adolescence. Les douleurs quasi-quotidiennes incomprises avec lesquelles je vivais me semblaient un avertissement constant de ma mort prochaine. J’aurais vraiment, mais vraiment, aimé qu’on me dise "mais arrête d’avoir peur, en fait c’est juste ton utérus qui fait de la merde". Sauf que mes douleurs n’étaient pas vraiment prises au sérieux, j’étais seule avec ça, et je devais faire avec. Dire qu’on me fait encore des remarques sur ma nature "anxieuse". Ben tiens, c’est vrai que c’est assez étonnant d’être anxieuse après tout ça, décidément.

C’est seule, avec les années, que j’ai fait le lien. Parce que ces douleurs devenaient (pourquoi je parle au passé, en fait ?) quasi-intolérables en périodes de règles, et quelque fois à d’autres moments (depuis, je sais aussi que ça correspond à ma période d’ovulation. Tout cela toute seule, sans l’aide d’un seul membre du corps médical pour me l’expliquer. Merci à moi.). Mon gynécologue a, quand à lui, trouvé l’explication à propos de la localisation spécifique de la douleur : mon utérus a dévié, il est "tordu" à droite. Double dose de bonheur. Pour résumer, je fais donc partie de ces femmes qui vivent -quotidiennement- (oui oui, ça veut bien dire "chaque putain de journée de merde depuis 15 ans") des douleurs liées à l’appareil reproducteur. Et je ne parle pas du SPM très amusant qui accompagne tout ça : douleurs articulaires aléatoires, déprime totale avec sensation d’être une merde/pleurs devant n’importe quel film possédant un animal mignon, et surtout, surtout, les migraines. Accompagnées. D’une violence qui peuvent parfois me faire pleurer. J’apprends à les prévenir et à diminuer leur intensité avec le temps (seule, toujours, ce que me proposent les médecins étant toujours un "traitement de fond" qui ne traite bien entendu rien du tout), mais en cas de très grosse crise, seule la codéine me calme. Et trouver de la codéine, c’est pas facile, d’autant que parfois ça augmente l’aspect "accompagné" (comprendre : les nausées). Reste le tramadol, offert une fois par une bonne âme qui avait pitié, qui a calmé la douleur sans poser d’autre problème. Bien entendu, pour ça il faut des ordonnances. Donc convaincre un médecin de me donner une boite. Est-il utile d’expliquer la réticence qu’on rencontre dans ce cas ? Demander un anti-douleur = être une junkie. Déjà que j’ai envie de dire "quand bien même, qu’est-ce que ça pourrait foutre", mais surtout ma consommation d’anti-douleur est très faible tellement je suis habituée à avoir mal. Au pire des cas, j’en suis à prendre deux cachets dans le mois (mais encore une fois, je gère de mieux en mieux les migraines donc les crises en justifiant la prise sont de plus en plus rares).

Je me sens aujourd’hui un peu déprimée. Parce que j’ai mes règles, et mal au ventre, et mal à la tête, et que j’ai l’impression qu’on me laisse sur le carreau parce que je n’ai pas une douleur assez "justifiée". C’est ça d’être une femme, démerde-toi ! Je me demande pourquoi je n’ai pas le droit d’avoir de quoi simplement soulager ma douleur, sans partir dans des traitements inutiles et lourds, ou sans devoir faire du charme à un médecin compatissant ("deux cachets pour pas crever, à vot’bon coeur"). Peut-être que je me trompe, mais j’ai vraiment chaque jour l’impression qu’on "oublie" de prendre en compte les douleurs spécifiques comme celles-là, limite on peut même en plaisanter sans risques ("ahah les femmes pendant leurs règles, ahah" BEN OUI CONNARD ON ECHANGE QUAND TU VEUX), et s’en plaindre c’est faire preuve de faiblesse. Comprenez-vous, ce ne sont pas des douleurs causées par une maladie ou un traumatisme. Ça ne se soigne pas. Ces douleurs n’ont donc aucune valeur, elles existent à peine. Et si tu dois être pliée en deux au dessus de la cuvette de tes chiottes en chialant de douleur, ben c’est dommage mais c’est aussi ça, la beauté de la féminité. A part ça, il ne faut pas être en colère, non, il ne faut pas avoir la rage et surtout faire confiance aux médecins. Si j’étais pas aussi mal, je pourrais me tordre de rire.

#La bonne humeur.

*femmes-cis et homme-trans.


Non. Que ce soit dit une bonne fois pour toutes : non. Il y a des sujets sur lesquels le "débat" ne devrait pas exister. En ce qui me concerne, je n’emploie plus ce mot que rarement : j’explique, je partage, je fais de la pédagogie. Mais je ne "débats" pas lorsque on parle de vies humaines.

C’est tellement hype de débattre aussi, tu vois. On se sent tellement adulte quand on confronte des idées, quand on expose des points de vues, quand on discute de sujets qui ne nous touchent pas directement (et deviennent de facto "sans importance") en se vautrant dans le plus pur onanisme intellectuel. On m’a longtemps reproché ma colère comme étant "immature". La maturité, selon certains, c’est donc de se foutre de tout, de n’avoir aucune conscience politique, de vomir ses privilèges au visage de ceux qui tentent de lutter contre l’obscurantisme et la haine.

Très bien. Faites donc, et choisissez ainsi votre camp.

Je ne voulais pas revenir sur l’actu, avec ce jeune militant antifa décédé hier, mais hélas cet événement n’est que l’aboutissement d’un processus démarré il y a quelques temps déjà (oserais-je dire "sous Sarkozy" ? Serait-ce mon âge qui m’empêche de voir ce qu’il y avait avant cela ? Possible). La désignation de boucs émissaires pour faire oublier la crise (d’ailleurs le terme "crise" me semble inadapté, on parle plutôt d’un système…) n’est pas une idée nouvelle mais fonctionne toujours aussi bien : les roms, les étrangers… Et le résultat, connu avec certitude depuis un demi-siècle (bien gras), est toujours le même : une "droitisation" de la population. Ou, du moins, sa décomplexion : on se sent enfin libre d’envoyer bouler le fatigant politiquement correct, et on laisse libre court à nos pires idées réactionnaires. Ainsi s’étale au grand jour la haine de l’"Autre".

Et se forment les petits ruisseaux de haine. Des remarques sur les étrangers. *floc*. Sur les assistés *floc* et autres bouffeurs d’allocs *floc*. Il faut croire que mon arrière grand-papy résistant, enfermé deux fois en camps pour ses idées, m’a laissé un plus gros héritage que je ne l’imaginais. Quelque chose bouge, je commence à gueuler contre ce que je vois, mais bien entendu je vois le mal partout. *floc*

Arrive le jour où, dans un tel climat, le féminisme n’est plus une option et devient ma manière de lutter contre l’obscurantisme galopant, mais plus que jamais le choc est violent : le féminisme, on aime pas bien ça nous autres. On aime que les femmes restent à leur place, et on ne voit pas "le problème". *floc* Les mouvements masculinistes (équivalent franchouillard des MRA) s’installent dans le paysage médiatique, et avec eux l’idée qu’il est plus que jamais acceptable d’être réactionnaire.

Lorsque la "manif pour tous" commence à se faire entendre, qu’on remarque qu’on est tombé dans l’horreur homophobe la plus absolue, les gens manifestent leur inquiétude. Une fois encore, on voit le mal partout, nous les petits militants, parce qu’on a le nez dedans mais vu de dehors "ça va". *floc* *floc* *floc* Jusquaux premiers incidents.

A ce moment là, tout le monde est conscient que les groupes d’extrême-droite ont le champ libre. On sait qu’il va y avoir des morts, c’est une question de temps. Chaque jour, je regarde les news avec un peu d’inquiétude, et chaque fois le même soulagement : "ouf, aujourd’hui ça va". Puis le barrage cède, drainant avec lui toute cette boue qui suintait depuis trop longtemps. Un jeune homme, militant antifa, est tué par des boneheads. J’aimerais parler de tragique accident, parce que je pense que le but n’était certes pas de tuer. Mais quelle importance ont les nuances quand ce décès est prévisible, quand ces monstres de haine ont de toute façon voulu faire du mal physiquement. Ça n’est pas un accident, ça n’est pas un drame isolé, et ça n’est pas, le comble, la faute des jeux vidéo.

Voilà pourquoi le débat est impossible. Si vous êtes raciste, homophobe, antiféministe, très honnêtement, je refuse d’entrer dans votre jeu. Ce ne sont pas des opinons acceptables. Quand à la liberté d’expression… Oui, c’est bien joli, mais il se trouve que personne n’envisage de la brider, simplement d’en rappeler à la responsabilité individuelle : les mots ont des conséquences. Les mots changent le monde, et peuvent laisser, comme ici, une voie royale aux idées extrêmes. Pour des êtres si supérieurs aux animaux que l’on dénigre volontiers, nous accordons bien peu d’importance à la seule différence notable entre eux et nous.

Je ne fais pas partie d’une asso mais je milite à mon petit niveau, sur différents sujets qui sont pourtant issus d’un tronc commun : la souffrance d’autrui, et l’égalité pour tous. Je ne me suis jamais vraiment collée l’étiquette "antifa", parce que ça me semblait couler de source : nous devrions tous être antifa. C’est tellement fondamental chez moi que j’ai mis longtemps à accepter qu’il puisse en être autrement chez certaines personnes. Lorsque ce militant est mort hier, j’ai été vraiment secouée. Je ne vais pas jouer les hypocrites : je ne le connaissais pas, ça n’est pas sa mort à lui précisément qui me choque, je laisse ce deuil à sa famille. Ce qui me choque, en revanche, c’est ce que ce décès implique : la violence que s’autorisent ces groupes identitaires a été tolérée tout au long de ces longs mois. Les idées réactionnaires se sont largement propagées, sans honte. Maintenant, on fait quoi ?

"Comme chaque soir, Minus : tenter de conquérir le monde !". C’est un peu ça. Continuer à expliquer, encore et encore, non pas pour les cas désespérés qui barbotent dans leur rage aveugle, mais pour les autres, ceux qui hésitent, ceux qui s’éveillent, ceux qui ont soif de comprendre. Continuer de donner des pistes, d’expliquer que la haine n’est pas le seul chemin. On en perdra en route, mais peu importe : c’est grâce aux militants égalitaristes de tous poils que l’obscurantisme ne passera pas. C’est notre devoir de ne pas laisser toute la place aux mouvements violents, même quand on a l’impression que personne n’écoute. Je ne peux nier m’être radicalisée sous les camions de bêtise qui se déversent chaque jour, mais je fais de mon mieux pour que cette radicalisation soit utile : j’engage cette énergie dans ma propre instruction, et dans plus de partage. Je crois être du bon côté de la balance, j’essaye de faire le bien. On a tous un rôle à jouer, l’important c’est de bien le choisir.

« L’obscurantisme est revenu mais cette fois, nous avons affaire à des gens qui se recommandent de la raison. Face à cela, on ne peut pas se taire. » (Pierre Bourdieu, 1999)